Dans les années 1960, ma mère, encore enfant, passait régulièrement devant un lycée du centre d'Alger en rentrant chez elle – le lycée Frantz Fanon. Ce nom lui paraissait étrange : tous les autres établissements portaient des noms arabes récents, évoquant différentes figures du mouvement d'indépendance et de l'histoire algérienne. Pourquoi cet établissement conservait-il ce nom français, apparemment celui d'une figure blanche? Elle ne l'apprendrait que bien plus tard – par son fils, un adolescent particulièrement tourmenté et féru d’études postcoloniales – qu'il s'agissait d'un homme noir des Caraïbes ayant contribué à la lutte pour l'indépendance de l'Algérie.
Pour quelqu'un dont la présence et l'œuvre semblent aujourd'hui essentielles à la libération algérienne et, plus largement, à la décolonisation, il est assez surprenant qu'il ne soit resté qu'un nom français pour une femme ayant grandi dans l'Algérie indépendante. La question se pose alors : quel fut véritablement le rôle de Frantz Fanon dans le mouvement de libération algérien ? Quelle place occupait-il – ou pouvait-il occuper – dans la société algérienne, lui, homme noir martiniquais Dans sa biographie de 2024, The Rebel's Clinic: The Revolutionary Lives of Frantz Fanon, Adam Shatz s'efforce d'éclairer ces questions, enrichissant ainsi un champ d'études déjà abondant consacré aux 36 années d'existence de cette figure révolutionnaire chérie du monde universitaire."
De la biographie de référence de David Macey (2000), qui replaçait Fanon dans son contexte martiniquais, à Alienation and Freedom (2018) – recueil intimiste d'écrits inédits par Jean Khalfa et Robert J.C. Young, incluant deux pièces de théâtre écrites dans sa vingtaine –, la fascination pour l'influence persistante de Fanon et la nature exacte de son héritage ne s'est jamais démentie. D'une décennie à l'autre, il a été perçu comme une justification de la violence révolutionnaire, un rappel accablant de la fixité de la subjectivité noire à l'échelle mondiale, ou un marxiste convaincu pour qui la race était une construction matérielle. Face à cette pluralité d'interprétations, biographes et commentateurs ont généralement choisi de se concentrer sur certains aspects de sa vie et de son œuvre, cherchant souvent à contester les représentations courantes de l'homme. La biographie de Macey, par exemple, entendait contrer le « Fanon anglo-américanisé » qui a émergé du milieu universitaire depuis les années 1980. Plus récemment, des chercheuses comme Muriam Haleh Davis ont mis en lumière « l'influence formatrice de la révolution algérienne » sur Fanon, soulignant à quel point ce contexte a été effacé de sa réception américaine. C'est cette perspective qui anime le récit de Shatz : il y dépeint un homme à l'engagement inébranlable envers la cause algérienne, dont le corps lui-même semblait porter les stigmates d'un vieillissement prématuré, usé par les multiples vies révolutionnaires qu'il avait traversées.
Bien que la jeunesse de Fanon soit longuement évoquée, le récit ne prend véritablement son élan qu'au moment où débute sa carrière médicale, celle qui le conduira en Algérie. L'histoire nous rappelle un fait essentiel : Fanon y arriva avant tout comme fonctionnaire français, ce qui rend sa défection ultérieure vers la cause algérienne d'autant plus extraordinaire. En 1953, il est affecté au service de psychiatrie d'un petit hôpital de Blida. Quelques mois après la déclaration de guerre du FLN contre l'État français en novembre 1954, il est contacté par le mouvement. À cette époque, l'œuvre de Fanon reste largement inconnue en Algérie : le FLN ne sollicite que ses compétences psychiatriques pour soigner ses combattants. Mais à mesure que son engagement s'approfondit, Fanon endossa progressivement les rôles d'idéologue et d'ambassadeur. Il entre à la rédaction d'El Moudjahid, le journal du FLN, où il collabore régulièrement, et publie ses propres ouvrages – parmi lesquels les célèbres Les Damnés de la Terre et Le Colonialisme mourant. Le rôle de Fanon comme porte-parole du FLN le plaçait dans une position tout à fait singulière, rare dans les mouvements anticoloniaux. Bien qu'il ne fût pas algérien, cela ne l'empêcha nullement d'occuper une place à part au sein du mouvement. Au contraire : son statut d'étranger lui ouvrait des opportunités exceptionnelles pour défendre la cause algérienne, tant auprès des autres nations africaines que des intellectuels de gauche et de l'élite européenne. Il devint ainsi l'un des principaux propagandistes du FLN, son style analytique et ethnographique conférant une autorité indéniable à ses propos. Pourtant, ses idées n'étaient pas toujours alignées sur les objectifs du mouvement, et il n'échappait pas aux luttes intestines de l'organisation. Certains camarades voyaient dans Les Damnés de la Terre un appel à une guerre raciale totale ; d'autres se sentaient infantilisés par ses analyses de la société algérienne, qu'ils jugeaient parfois naïves. Malgré tout, Fanon resta un atout précieux pour le FLN – justement en raison de son statut d'étranger. Shatz consacre une grande partie de son ouvrage à cette dynamique : comment Fanon est devenu le porte-parole d'un mouvement plutôt conservateur, qu'il a su présenter comme progressiste sur la scène internationale. Il va jusqu’à le qualifier de « politique africaine » du FLN, montrant comment Fanon mentait délibérément à ses contemporains africains sur la population algérienne noire et, plus largement, sur les attitudes raciales en Algérie. Pour lui, la vérité se confondait avec ce qui favorisait la victoire des colonisés. Les « portraits de combattantes libérées, de fils renversant leurs pères et de jeunes gens se mariant dans le maquis par amour et dévotion nationale partagée » composaient ensemble une Algérie de propagande, soigneusement orchestrée pour le regard étranger.
Shatz explore avec finesse la relation complexe que Fanon entretenait avec l'Algérie, mettant en lumière son approche à la fois méthodique et passionnée de la question algérienne, ainsi que ses réflexions éparses sur cette nation naissante au sein de laquelle il espérait trouver sa place. Fanon cultivait une vision profondément romantique de l'Algérie. Il écrivait : « La nation algérienne n'est plus un paradis futur. Elle n'est plus le fruit d'imaginations nébuleuses et fantasmatiques. Elle est au cœur même de l'homme algérien nouveau. » À ses yeux, l'Algérie n'était pas simplement une nation en voie de décolonisation, mais une société préoccupée avant tout par la conquête de la liberté. La lutte armée violente y produisait, selon lui, une transformation presque métaphysique de l'Algérien. Il était fasciné par l'émergence de véritables sujets postcoloniaux, libérés des traumatismes du passé – cette même échappatoire qu'il avait cherchée dans ses réflexions sur la Négritude, développées dans Peau noire, masques blancs. Mais la page blanche offerte aux lecteurs des Damnés de la Terre révèle une tension qui, dans le récit de Shatz, culmine en véritable tragédie.
Tout au long du livre, le lecteur suit un Fanon en quête – mais de quoi exactement ? Pour Mohammed Harbi, il s'agirait d'un sentiment d'appartenance ; pour Shatz, d'un désir plus vaste : celui d'un sanctuaire où bâtir un monde par ses mots. Malgré la présence de figures illustres, Fanon gardera une méfiance tenace envers ceux qui forment littéralement son peuple : l'intelligentsia et les élites politiques. Progressivement, il se tourne vers un radicalisme agraire. Dans Les Damnés de la Terre, il présentera la paysannerie rurale comme une authentique force révolutionnaire, épargnée par cette aliénation double – celle de la culture occidentale et celle de ses propres traditions – qui paralyse les élites. Cette conviction naît à Blida mais s'affermit lors de ses missions en Afrique subsaharienne. Là-bas, il observe que les masses rurales, à l'inverse des élites africaines, ne veulent pas africaniser l'administration coloniale : elles en veulent le rejet pur et simple, le remplacement total. Son séjour africain cristallise cette position, à mesure qu'il voit ses anciens modèles – Césaire, Senghor – transiger avec l'Occident. Ironie tragique : ses idées sous-tendront le projet social conservateur de la faction de Boumédiène, imposé aux masses rurales, qui définira l'Algérie postindépendance. Ce « retour à soi » nostalgique, Fanon le redoutait par-dessus tout. Pourtant, il fut porté par ceux-là mêmes qu'il jugeait les plus immunisés contre les forces entravant la vraie libération.
Malgré son insistance auprès de ses patients sur la nécessité de « faire face au monde », même – et surtout – lorsque cela déstabilisait leur perception de la réalité, Fanon semblait incapable de s'appliquer ce précepte. Shatz relève que son analyse politique déviait régulièrement des réalités décourageantes vers une forme de poésie utopique. Pressentait-il le danger ? Refusait-il de voir le monde tel qu'il était ? C'est cette interrogation sur le regard qui irrigue tout le récit, invitant le lecteur à se demander : que voyait vraiment Fanon ? Son regard l'a-t-il figé dans un univers autogène, ou son idéalisme lui a-t-il fourni l'espérance nécessaire au changement? Shatz suspend brillamment ces questions, laissant entendre que des réponses auraient peut-être surgi si la mort n'avait pas fauché Fanon dans sa course.
Shatz évite soigneusement tout jugement définitif sur Fanon, cultivant une ambivalence distanciée au profit de l'hypothèse et de la contextualisation. Cette approche a ses mérites : elle permet au lecteur d'apprécier pleinement l'engagement inébranlable de Fanon. Pendant la lutte pour l'indépendance, il voit son ami et allié Abane Ramadane assassiné par le FLN, participe à la dissimulation de répressions massives contre des villages soupçonnés de sympathies rivales, subit attaques et humiliations répétées de ses nouveaux compatriotes. Ces violences, loin d'être purificatrices, n'ont pourtant jamais ébranlé son dévouement à la cause algérienne. Shatz admire manifestement ces contradictions. Mais cette admiration a un coût : contrairement à d'autres chercheurs, il ne soumet pas Fanon à l'examen critique qu'il mérite. Le point aveugle majeur de sa pensée révolutionnaire – sa méconnaissance profonde de l'islam – est certes évoqué. Shatz note l'ignorance de Fanon sur des aspects essentiels de la culture et de la société algériennes. Pourtant, il ne parvient pas à tisser le fil qui relierait de manière cohérente la vie de Fanon avant et après l'Algérie.
Cette méconnaissance est particulièrement flagrante dans son engagement public le plus important envers l'islam : le tristement célèbre « L'Algérie se dévoile ». Shatz y adopte une posture ambivalente, déléguant la critique aux collègues algériens de Fanon – Mohammed Harbi, notamment, qui y voit une justification défensive du conservatisme algérien. Malgré sa connaissance approfondie de l'Algérie, Shatz ne va jamais jusqu'à qualifier ce texte de propagande anhistorique. Pourtant, un riche débat algérien explorait déjà les questions d'esthétique et de modernité pour les hommes comme pour les femmes, bien avant la guerre d'indépendance. Plus frappant encore : Shatz manque l'occasion d'utiliser ce texte pour éclairer la relation singulière – troublante, même – de Fanon aux femmes. Ce n'est pas un hasard si tant de professeurs évitent les chapitres 2 et 3 de Peau noire, masques blancs : les présupposés qui y affleurent resurgissent dans « L'Algérie se dévoile ». Les femmes colonisées subissent-elles la même aliénation que les hommes? Ou ne sont-elles qu'un instrument de plus au service de l'aliénation masculine? Shatz laisse ces questions sans réponse. Il esquive aussi les allégations plus controversées sur la vie privée de Fanon. Que les accusations de Félix Germain en 2016 – évoquant de multiples violences de Fanon envers les femmes – soient fondées ou non, un fait demeure : cet homme marié entretenait une conception floue, pour ne pas dire équivoque, de l'amitié avec les femmes. Shatz décrit avec finesse les relations ambiguës de Fanon, mais n'en tire aucune conclusion. Que révèlent-elles de l'homme ? La question reste ouverte. Quant à l'épouse de Fanon, elle est presque absente du récit – absence qui soulève in fine une question fondamentale : qui a le droit de raconter cette histoire?
Malgré son ambition de retracer les multiples facettes de la vie de Fanon, Shatz laisse le révolutionnaire lui-même étrangement insaisissable. Le lecteur peine à suivre sa trajectoire fulgurante, noyé sous la contextualisation de l'environnement politique, la présentation des personnages et les spéculations sur les pensées et actions de Fanon. La connaissance approfondie que Shatz a de l'Algérie – fruit de deux décennies d'écriture sur le pays – produit ici un effet paradoxal : des détails parfois trop minutieux sur l'Algérie coloniale et la guerre d'indépendance. De larges sections du récit sont entièrement consacrées à l'histoire et à la politique algériennes, ainsi qu'à la myriade d'acteurs et de forces en présence. Fanon disparaît alors pendant des passages, voire des chapitres entiers, éclipsé par une très longue liste de contemporains et de successeurs. Pour quiconque s'intéresse à l'entre-deux-guerres algérien et à la lutte de libération, cet ouvrage recèle une mine d'informations et de révélations fascinantes. Toutefois, elles ne contribuent pas toujours à éclairer le contexte de la pensée de Fanon. Elles tendent même souvent à obscurcir ses principes et ses cadres conceptuels fondamentaux, au profit d'une exploration de ses engagements psychologiques envers la politique, les mythes et l'utopie.
Bien que Fanon soit généralement clair dans ses écrits, Shatz perpétue une lecture réductrice : celle qui fait de lui un simple théoricien des effets psychologiques du racisme. Or Fanon était fondamentalement matérialiste. Il analysait comment les processus matériels d'exploitation dans la colonie produisent la « race » et, ce faisant, structurent notre pensée. Le racisme n'existe pas en dehors de la race : il la produit. Shatz, pourtant, privilégie une lecture idéaliste. Il échafaude des téléologies contestables à partir des passages manichéens de « Concernant la violence » et des premières références hégéliennes, réduisant le couple colon-autochtone à une variation du Maître et de l'Esclave. Cette lecture psychologisante occulte les fondements matérialistes de la pensée fanonienne. Or, dans « Le Nègre et la reconnaissance », Fanon critique frontalement Hegel : le maître ne cherche pas la reconnaissance de l'esclave, mais son travail. Contre la « réciprocité absolue » hégélienne, il propose une figure radicalement différente : l'esclave noir comme incarnation aliénée de l'exploitation. Si l'esclave hégélien gagne reconnaissance par le travail, l'esclave fanonien ne fait que mimer le maître – et reste aliéné. La distinction est cruciale : chez Fanon, la relation maître-esclave n'émerge ni du racisme ni de l'antinoirisme, mais de l'exploitation matérielle. C'est cette relation de production qui détient la priorité ontologique.
Au final, Shatz présente un Fanon théoricien d'une conception étroite et aseptisée de la race, gommant le théoricien du capitalisme qu'il fut véritablement. Il détaille les contradictions de sa pensée sans jamais trancher entre les interprétations concurrentes de son œuvre. Son choix : un vaste panorama des discours sur Fanon, soulignant combien ces prolongements éclairent sa pensée. Face aux débats contemporains, cependant, Shatz hésite. Il en reconnaît les résonances fanoniennes mais refuse de s'y confronter vraiment. Des cadres comme l'afropessimisme s'agrègent ainsi sans heurt à « l'écosystème fanonien », alors même qu'ils entretiennent avec sa pensée des tensions profondes. Shatz ne creuse pas ces contradictions. Il préfère spéculer sur la prochaine avant-garde révolutionnaire qu'aurait visée Fanon. Comme Fanon lui-même, Shatz s'efface peu à peu – cédant la scène à son impressionnant réseau et à une procession de figures illustres.
Dans The Rebel's Clinic, Adam Shatz retrace avec brio une vie consumée trop vite. Il dépeint Fanon comme un homme qui a vécu, dansé, combattu – et surtout soigné – dans sa quête d'une société véritablement libérée. Le récit met en lumière sa jeunesse et son énergie sans les réduire à l'essence de ses engagements politiques. Elles éclairent plutôt son idéalisme, révélant une pensée dynamique et en constante évolution, forgée dans les contradictions et les réalités politiques. C'est dans cette vie et cette œuvre que des générations ont puisé l'énergie de la révolution. La politique ordinaire des grandes chaînes d'information s'efface devant le drame psychologique des Damnés de la Terre. Ce livre n'est pas qu'un exposé théorique : c'est le récit intime et foisonnant d'un compagnon d'armes expérimenté. Fanon savait donner vie au quotidien – un regard dans le train, une radio à la maison, la violence ordinaire du colonialisme. Cette vie, et l'histoire qu'elle portait, a tissé des liens avec d'innombrables idéologies et visions du monde, souvent contradictoires. Shatz rassemble ces fragments tout en soulignant combien les influences posthumes de Fanon, aussi éclatées soient-elles, éclairent son parcours. Une vie fauchée trop tôt, à la veille de l'indépendance algérienne – moment qui devait sceller le destin d'une nation si pleine de promesses. Shatz laisse planer le doute sur ce qu'aurait ressenti Fanon face à l'exode massif de ses contemporains. Avec plus de temps, sa philosophie aurait peut-être changé, ses engagements se seraient peut-être effilochés, les réalités auraient peut-être érodé ses idéaux. Mais une certitude demeure : Fanon était Algérien. Shatz l'affirme sans ambages : son cœur et sa patrie seraient restés là-bas, et il aurait continué de lutter aux côtés de son peuple.