Voir autrement le Maghreb Amⵇ̈ran[2]
Ce numéro de la revue Souffle Monde vise tout d’abord à proposer le concept de « Maghreb Amⵇ̈an » qui rend compte de la pluralité culturelle et linguistique ainsi que des débats politiques que l’on retrouve dans les recherches sur le Maghreb/ⵜamⵣgha dans les espaces nord-africains et leurs diasporas. Nous souhaitons pour cela reconsidérer les connexions du Maghreb Amⵇ̈an dans leur profondeur historique, leur actualité conflictuelle et leurs potentialités encore inexplorées (Ghouirgate 2024). Il s’agit moins d’établir le caractère construit de la catégorie « Maghreb » (Hannoum 2021) ou de celle de ⵜamⵣgha (Guabli 2023), que de restituer, à travers la proposition de « Maghreb Amⵇ̈ran », la pluralité des expériences sociales, politiques, savantes et esthétiques qui ont trouvé dans cet espace réel ou imaginé leur scène d’incubation (Laroui 1976, Khatibi 1983, Dakhlia 2024).
Plutôt que d’enfermer le Maghreb Amⵇ̈an dans une définition substantielle ou identitaire, ce numéro propose d’en admettre, même provisoirement, l’existence comme lieu de circulation, de conflit et de création, traversé par des histoires partagées, des héritages lancinants, précoloniaux, coloniaux, postcoloniaux et des projets politiques inachevés (Djerbal 2006). La diversité de ces expériences, qu’elles soient littéraires, artistiques, intellectuelles, militantes ou populaires, atteste ainsi d’une question en partage parmi les sociétés plurielles ⵜimghrabines ⵜimⵇ̈ranines, question léguée par une destinée commune au long cours et des défis persistants, question ainsi de la dialectique entre unité et pluralisme culturels, que redouble les trajectoires de modernisation et les dynamiques de genre (Farhoud 2013, Mernissi 1977), question également du rapport à des espaces plus larges (ⵜamⵣgha, mondes arabes, mondes méditerranéens, mondes sahéliens ou africains), question enfin des formes d’une politique émancipée en contexte de domination interne et externe. Il s’agira notamment d’examiner comment les productions culturelles ⵜimghrabines ⵜimⵇ̈ranines ont articulé, ou continuent d’articuler, la critique sociale, l’imagination politique et l’élaboration symbolique.
Ce projet s’inscrit explicitement dans le legs intellectuel et esthétique de Souⴼⴼles – Anⴼass (Sefrioui 2014). Nous revendiquons cet héritage à double titre. D’une part, bien que ce numéro accueille les contributions académiques et des entretiens avec des chercheurs et chercheuses, il invite leurs auteurs et autrices à doubler l’écriture scientifique d’une dimension réflexive et/ou ouverte à d’autres formes littéraires. D’autre part, nous souhaitons que les textes, tout en s’ancrant dans des expériences historiquement situées, interrogent leur résonance contemporaine et leur capacité à nourrir des devenirs possibles, même lorsque ceux-ci ne sont encore qu’utopiques ou dystopiques. Dans cette perspective, une dimension spéculative n’est ni exclue ni disqualifiée. Au contraire, la pensée prospective ou imaginale et les formes d’esthétique avant-gardiste sont considérées dans ce numéro comme autant de voies possibles pour pallier les impasses géopolitiques, la péremption des schèmes idéologiques convenus et les formes contemporaines d’épuisement du langage critique (Dakhlia 2023).
La revue accueille des contributions relevant des sciences sociales, de la littérature, de la théorie politique, de l’histoire intellectuelle, de la critique ou de la production artistique ainsi que de l’essai. Les propositions hybrides, à la croisée de plusieurs registres d’écriture et de pensée, sont particulièrement encouragées, dès lors qu’elles participent à l’interrogation des sociétés du Maghreb Amⵇ̈ran. Les articles, dont la taille souhaitée est d’environ 30 000 caractères, sont attendus pour le 31 juillet 2026 et peuvent être soumis en langues amaⵣighe, araبe, en français ou en anglais.
Email : amb2552@columbia.edu
References:
Jocelyne Dakhlia (2023), « Les coudées franches : Parcours d’émancipations des sciences sociales du Maghreb », Mondes arabes, vol. 3, no 1, p. 5‑21.
Jocelyne Dakhlia (2024), Harems et Sultans. Genre et despotisme au Maroc et ailleurs, XIVe-XXe siècles, Toulouse, Anacharsis.
Daho Djerbal (2006), « Le changement des valeurs et des idéologies dans la société algérienne », L’Année du Maghreb, (I), 401-414.
Samira Farhoud (2013), Interventions autobiographiques des femmes du Maghreb. Ecriture de contestation, New York, Peter Lang, coll. « Francophone Cultures & Literatures ».
Mehdi Ghouirgate (2024), Les Empires berbères: constructions et déconstructions d'un objet historiographique, (Vol. 11), Walter de Gruyter GmbH & Co KG.
Brahim Guabli (2023), “The Idea of Tamazgha: Current Articulations and Scholarly Potential”, Tamazgha Studies Journal, Vol. 1, N° 1, p. 7-22.
Abdelmajid Hannoum (2021), The invention of the Maghreb: between Africa and the Middle East, Cambridge, Cambridge University Press.
Abdelkébir Khatibi (1983), Maghreb pluriel, Paris, Denoël.
Abdallah Laroui (1976), L’histoire du Maghreb. Essai de synthèse, Paris, Maspero.
Fatima Mernissi (1977), Women, saints, and sanctuaries. Signs: journal of women in culture and society, 3(1), 101-112.
Kenza Sefrioui (2014), La revue Souffles: 1966-1973 espoirs de révolution culturelle au Maroc, Casablanca, Éd. du Sirocco.
Footnotes:
[1] In the Amazigh language, the term ⴰⵎⵇⵔⴰⵏ (amqran) means "great". Here we have chosen to write it in Latin script while replacing the letter "q" with a hybrid combination of the Tifinagh character "ⵇ" topped with the two dots of its Arabic equivalent "ق", giving the hybrid spelling "ⵇ̈".
[2] En langue amazighe, le terme ⴰⵎⵇⵔⴰⵏ (amqran) signifie « grand ». Ici nous avons choisi de l’écrire en latin tout en remplaçant la lettre « q » par une combinaison du caractère tifinagh « ⵇ » qui est surmonté des deux points de son équivalent en arabe « ق » ce qui donne la graphie hybride « ⵇ̈ ».