Introduction

Je voudrais commencer cet essai sur les relations afro-arabes en évoquant tout d’abord deux modèles de réconciliation historique impliquant d’autres sociétés. Le premier est le modèle anglo-américain, qui retrace la transition de l’hostilité à la fraternité dans les relations entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, depuis la fin du XVIIIᵉ siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale. À la lumière de ce modèle, une question se pose : peut-on y discerner des leçons susceptibles d’éclairer, dans une perspective historique, les relations entre Arabes et Africains ?

Le second modèle de réconciliation est illustré par la trajectoire des rapports entre les États-Unis et le Japon, marquée par un passage progressif de l’inimitié à l’amitié, de 1941 aux années 1990. Ce modèle américano-japonais offre-t-il, lui aussi, des enseignements utiles pour penser les relations afro-arabes dans une perspective historique ? Examinons plus attentivement ces deux exemples de réconciliation.

En 1776, les Américains se soulevèrent contre les Britanniques, ce qui allait devenir la guerre d’indépendance des États-Unis. Pendant près d’un siècle, les Britanniques incarnèrent alors l’ennemi privilégié des Américains, une hostilité que la guerre qui les opposa en 1812 ne fit que raviver.

Aujourd’hui, la Grande-Bretagne est sans doute l’alliée la plus proche des États-Unis - peut-être même plus encore qu’Israël ou le Canada. Les stigmates laissés par 1776 et 1812 se sont ainsi effacés au profit d’une identité partagée et durable.

En 1964, une révolution éclata à Zanzibar contre un gouvernement perçu comme dominé par les Arabes et une monarchie perçue comme omanaise. Il s’ensuivit une vague de massacres sanglants, qui nourrirent une haine farouche entre Arabes swahilisés d’un côté et Waswahili arabisés de l’autre. L’arabophobie atteignit alors de nouveaux sommets en Afrique de l’Est, tandis qu’existait une afrophobie manifeste dans certaines régions du monde arabe.

Dans le cas américano-britannique, il fallut environ un siècle pour que la haine disparaisse et davantage encore pour que naisse une amitié durable.

Les relations afro-arabes devront-elles elles aussi attendre un siècle avant que les blessures du passé ne guérissent ? Le modèle pertinent est-il celui entre les États-Unis et la Grande-Bretagne : un pardon lent mais profond ? Ou bien celui entre le Japon et les États-Unis : un pardon rapide mais superficiel ? En 1941, le Japon commit un acte de traîtrise en bombardant Pearl Harbor sans déclaration de guerre. Roosevelt qualifia ce jour de « date à jamais entachée par l’infamie ». Les Américains avaient toutes les raisons de haïr les Japonais.

En août 1945, les États-Unis larguèrent deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki : les Japonais furent les premières victimes physiques de l’ère nucléaire. Massacrés, mutilés, ils vécurent un traumatisme qui traversa plusieurs générations. Ils avaient, eux aussi, toutes les raisons de haïr les Américains. Et pourtant, en moins d’une génération, États-Unis et Japon devinrent des alliés politiques majeurs et des partenaires commerciaux de tout premier plan. Ainsi, le pardon américano-japonais fut rapide – mais fut-il superficiel ? Tandis que le pardon anglo-américain fut lent – mais fut-il profond ?

La réconciliation entre Africains et Arabes se situera peut-être entre ces deux modèles : moins lente que l’anglo-américaine, mais plus profonde que l’américano-japonaise. Cette réconciliation implique non seulement la mémoire de la révolution de Zanzibar, mais aussi – et surtout – celle de la participation arabe à la traite négrière. Ce passé douloureux peut-il être conjuré ?

Les tendances globales de le nouvel ordre mondial imposent une accélération de la réconciliation afro-arabe. Les continuités historiques et les proximités géographiques peuvent donner une profondeur considérable à cette relation. Mais des choix lucides doivent être opérés pour construire de nouvelles formes de solidarité. Pardonner le passé est une chose ; mais travailler à donner forme à un horizon commun constitue une exigence plus impérieuse encore.

Les murs idéologiques qui séparaient l’Indochine du reste de l’Asie du Sud-Est commencent à tomber. Les murs idéologiques qui séparaient l’Europe de l’Est de l’Europe de l’Ouest se sont progressivement écroulés. Les murs économiques qui séparaient les États-Unis, le Mexique et le Canada sont eux aussi en train de s’effondrer. Les murs qui séparent l’Afrique du monde arabe tomberont-ils également dans le contexte du nouvel ordre mondial ?

On peut soutenir que certains des murs dressés entre Africains et Arabes ne sont pas moins artificiels que ceux qui, en Europe, séparèrent jadis Slaves et Germains. Le Sahara a souvent été discuté comme ligne de fracture imposée entre Afrique arabe et Afrique noire –  mais la mer Rouge, elle, incarne une frontière plus factice encore. À l’heure où s’esquisse un nouvel ordre mondial, n’est-il pas temps de réinterroger ces découpages anciens et de repenser nos identités ?

Le concept d’« Afrabie »

Les Français ont jadis forgé le concept d’« Eurafrique » pour décrire leur attache singulière avec l’Afrique. Nous devrions examiner, à notre tour, la relation plus ancienne encore entre l’Afrique et le monde arabe, et la nommer Afrabie.

La majorité du peuple arabe se trouve aujourd’hui en Afrique, et c’est sur ce continent que s’étend la plus grande part des terres arabes. Le Nigeria, à lui seul, compte davantage de musulmans que n’importe quel pays arabe, y compris l’Égypte. Autrement dit, la population musulmane du Nigeria dépasse celle de la plus peuplée des nations arabes. Dans son ensemble, l’Afrique est en passe de devenir le premier continent où l’islam représentera la religion de la majorité absolue.

Mais l’Afrabie n’est pas seulement affaire de langues et de religion : des communautés nouvelles entières sont nées de ces dynamiques. Les groupes couchitiques comme les Somaliens, dans la corne de l’Afrique, en sont un exemple. Oman, le Yémen et l’Arabie saoudite ont aussi contribué à l’émergence de nouvelles populations sur les côtes orientales de l’Afrique. La culture swahilie et les cités-États swahilies marquent une époque entière de l’histoire africaine – l’histoire moderne de cet héritage swahili reste étroitement liée à Oman.

Les Érythréens, peuple aguerri par l’adversité, constituent eux aussi un maillon du pont afrabien. Les Berbères représentent à cet égard un autre exemple : le nom même d’« Afrique » viendrait d’une langue berbère et désignait initialement la Tunisie actuelle. Le continent tout entier a donc hérité d’un nom enraciné dans « l’Afrique arabe » : peut-être s’agit-il là de l’argument le plus convaincant qui puisse être avancé pour l’Afrabie.

Les migrations et mouvements de population entre Afrique et Arabie traversent les siècles. Des implantations arabes existaient déjà sur la côte orientale africaine avant même la naissance du Prophète Muhammad. Le fait que le premier grand muezzin de l’islam était Seyyidna Bilal prouve qu’il y avait une présence africaine à la Mecque et à Médine. La présence de Bilal, avant même sa conversion, incarne d’ailleurs le témoignage vivant de ces liens anciens entre Arabie et Afrique. Ainsi peut-on dire que l’Afrabie est un phénomène pré-hégirien.

L’islam est presque aussi ancien en Afrique qu’en Arabie. En Éthiopie, des musulmans trouvèrent asile dès les premiers jours de la prédication, lorsque Muhammad et ses compagnons étaient persécutés à La Mecque. Des fouilles archéologiques en Afrique orientale ont révélé des mosquées remontant aux toutes premières décennies de l’islam. L’Afrabie islamique a donc quatorze siècles d’ancienneté.

De plus, l’arabe reste la langue la plus parlée d’Afrique. Les langues africaines les plus influentes (le swahili en Afrique de l’Est et le haoussa en Afrique de l’Ouest) sont profondément marquées par l’arabe et l’islam : une autre preuve soutenant l’idée d’Afrabie.

Les liens linguistiques entre Afrique et Arabie se nouent bien avant l’apparition de l’islam. L’arabe est une langue sémitique, et l’amharique, langue dominante en Éthiopie, l’est aussi. Les historiens débattent encore : les langues sémitiques ont-elles pris naissance en Afrique avant de traverser la mer Rouge, ou bien sont-elles originaires d’Arabie avant de passer en Afrique ? Cette incertitude est elle-même constitutive de l’Afrabie.

Dans le nouvel ordre mondial, deux dynamiques contraires sont à l’œuvre, tentant chacune de redéfinir l’État-nation. D’un côté, les forces centrifuges, qui engendrent fragmentation et séparatismes, l’exemple le plus spectaculaire étant la dissolution de l’Union soviétique. De l’autre, les forces centripètes façonnent de vastes ensembles économiques et politiques. L’année 1992 consacra un pas décisif vers une intégration plus étroite de la Communauté européenne, prélude à l’arrivée de nouveaux membres avant la fin du siècle.

Dans le monde arabe, la fragmentation centrifuge a trouvé ses foyers de crises les plus violents en Irak, au Liban et au Soudan. L’Irak est aujourd’hui écartelé entre oppression centrale et séparatismes ethniques : Kurdes et chiites s’y révoltent, parfois les armes à la main. Le Liban, lui, demeure hanté par ses clivages confessionnelles. Quant au Soudan, il est actuellement non seulement meurtri par la guerre civile du Sud, mais aussi tourmenté par des tensions religieuses et politiques nouvelles au Nord.

Le continent africain n’est pas épargné, que ce soit au Soudan, en Éthiopie, au Liberia, en Somalie, au Sénégal, et, dans une moindre mesure, au Nigéria. Partout, la poussée centrifuge menace d’emporter l’unité des États.

À ces déchirements internes s’ajoutent des fractures régionales, à la fois en Afrique et dans le monde arabe. La crise du Golfe de 1990-1991 fut l’un des épisodes les plus funestes de l’histoire arabe récente. L’impensable advint deux fois : en août 1990, lorsqu’un pays arabe en engloutit un autre (la brève annexion du Koweït par l’Irak), puis en 1991, lorsque des bombes et des missiles arabes s’abattirent sur des villes arabes. Les cicatrices de cette guerre n’ont pas encore commencé à se refermer.

L’Afrique, au tournant des années 1990, ne connaissait pas un tel degré de division régionale. Mais sa situation économique était dramatique, et la volonté politique d’unité en fut d’autant plus affaiblie. Deux évolutions heureuses, paradoxalement, vinrent par ailleurs davantage éroder l’élan panafricain. La fin annoncée de l’apartheid fut incontestablement une victoire éclatante, non seulement pour l’Afrique mais pour l’humanité tout entière. Mais la lutte contre l’apartheid cause avait longtemps servi de force unificatrice en Afrique – elle unissait les peuples africains avec la même intensité que la lutte contre le sionisme mobilisait le monde arabe. Tandis que le sionisme demeure redoutable, l’apartheid commence à s’effondrer. Le panafricanisme se trouve alors en quelque sorte victime de son succès en perdant le foyer d’unité qu’il avait trouvé dans la lutte contre Pretoria.

L’autre dynamique positive en Afrique en 1990-1991 fut la poussée démocratique : de Dar es-Salaam à Dakar, de Lusaka à Lagos, d’Alger à Kinshasa, les régimes africains furent appelés à rendre des comptes. Mais cet élan, enthousiasmant à l’échelle des nations, concentra les esprits sur les affaires intérieures, au détriment des enjeux continentaux d’unification. Le souffle démocratique a ainsi agi comme une force centrifuge, au moins à court terme.

Si pour l’heure, Afrique et monde arabe se trouvent chacun divisés, ces deux espaces, que l’on a trop vite opposés, demeurent interconnectées par l’histoire et par la géographie. Il fut un temps où ce que nous appelons aujourd’hui la péninsule Arabique faisait corps avec l’Afrique. C’est à ces leçons géophysiques de l’Afrabie qu’il nous faut maintenant revenir.

Continent noir, mer Rouge ?

La thèse centrale de cette section est la suivante : la mer Rouge n’a aucun droit de séparer l’Afrique de l’Arabie.

Où commence l’Afrique ? Qu’est-ce que l’Afrique ? Quelle est, au fond, la légitimité de ses frontières ? Des îles fort éloignées peuvent être considérées comme africaines, pourvu qu’elles ne soient pas trop proches d’un autre continent. Mais une péninsule, elle, peut être arbitrairement « désafricanisée ».

Ainsi, Madagascar est séparée du continent africain par les 800 kilomètres du canal du Mozambique ; et pourtant, nul ne conteste qu’elle relève de l’Afrique. Le Grand Yémen, en revanche, n’est séparé de Djibouti que par un jet de pierre ; il ne figure cependant pas au sein de ce que l’on conçoit habituellement comme l’Afrique.

Les recherches postcoloniales ont beaucoup insisté sur l’artificialité des frontières des États africains contemporains. En revanche, l’artificialité des frontières du continent lui-même a suscité bien moins de questionnements. Pourquoi l’Afrique du Nord devrait-elle se terminer sur la mer Rouge, quand l’Afrique orientale ne s’arrête pas au canal du Mozambique ? Pourquoi Tananarive serait-elle une capitale africaine, mais pas Aden ?

En Afrique, la question a longtemps été débattue : le Sahara est-il un abîme infranchissable ou, au contraire, un champ de traversées et de rencontres ? Le panafricanisme affirme que le Sahara est un trait d’union plutôt qu’une ligne de rupture. Pourtant, certains continuent d’affirmer que l’Afrique du Nord n’est « pas vraiment l’Afrique ». Pourquoi ? Parce qu’elle ressemblerait trop à l’Arabie ?

Mais dans ce cas, pourquoi ne pas repousser la frontière de l’Afrique du Nord davantage vers l’Est jusqu’à inclure l’Arabie ? Pourquoi accorder à la mer Rouge le rôle de fracture, alors que le panafricanisme le refuse au Sahara ? Pourquoi ne pas affirmer que l’Afrique ne s’achève ni à l’extrémité sud du Sahara, ni sur la rive occidentale de la mer Rouge ? Ne devrait-elle pas, plutôt, s’étendre au nord jusqu’à la Méditerranée, et au nord-est jusqu’au golfe Persique ? Faut-il, pour ce nouvel horizon, inventer le nom d’Afrabie ?

La mer Rouge représente sans doute la frontière la plus paradoxale de l’histoire africaine : un étroit passage d’eau a suffi à décider du sort du continent, contre l’ensemble des évidences écologiques, géologiques, géographiques, historiques et culturelles plaidant plutôt en faveur d’une continuité[1].

Le problème date de trois à cinq millions d’années en arrière, lorsque trois failles se produisirent sur le flanc oriental de l’Afrique. Comme l’écrit Colin McEvedy :

« Une faille détacha l’Arabie, donnant naissance au golfe d’Aden et à la mer Rouge, réduisant le contact entre Afrique et Asie à l’étroit isthme de Suez. »[2]

Bien avant que la mer Rouge n’impose sa séparation, l’Afrique avait ainsi connu une première fracture. Trois failles ont sillonné la surface du continent ; mais seule celle qui devint une mer fut jugée légitime à « désafricaniser » ce qui se trouvait au-delà. Les deux autres formèrent des vallées du Rift, larges de cinquante kilomètres en moyenne, qui laissèrent pourtant intacte l’unité du continent. La mer Rouge, elle, scella la sécession géologique de l’Arabie.

Mais ce que la géologie avait séparé, l’histoire, la culture et la géographie n’ont cessé de chercher à réunir. Qui sont les Amhara d’Éthiopie, sinon des descendants d’Arabes du Sud ? Qu’est-ce que l’amharique, sinon une langue sémitique ? Les langues sémitiques elles-mêmes ne constituent-elles pas une branche de la grande famille afro-asiatique ? Cette langue-mère sémitique est-elle née en Afrique avant de traverser la mer Rouge, ou bien en Arabie avant de se diffuser en Afrique, jusqu’aux Amhara, aux Tigréens et aux Haoussa ? Quant aux Somaliens, combien incarnent-ils, à eux seuls, le rôle de pont entre Arabie et Afrique ? Toutes ces questions linguistiques et culturelles posent une même interrogation : la sécession géologique de l’Arabie, survenue il y a trois à cinq millions d’années, n’est-elle pas depuis lors constamment corrigée, neutralisée, par l’Afrabie – cette intégration culturelle intime entre l’Arabie, la Corne et le reste de l’Afrique ?

Dans le champ linguistique, il est désormais particulièrement ardu de tracer une frontière nette entre langues africaines autochtones et courants « sémitiques ». Il fut un temps où l’on considérait Hamites et Sémites comme étrangers à l’Afrique. Puis les « Hamites » furent reconnus comme une catégorie fictive, et les peuples qu’on avait ainsi désignés, comme les Tutsi, furent acceptés sans conteste comme africains. Mais les Sémites ? Ils existent bel et bien dans l’histoire. Mais sont-ils des Africains ayant traversé la mer Rouge, comme Moïse fuyant Pharaon ? Ou des Arabes originaires d’Asie ayant pénétré en Afrique ? Ces dilemmes identitaires pourraient être dissipés du jour au lendemain, si l’on reconnaissait la péninsule Arabique comme partie intégrante de l’Afrique, ou si l’on donnait chair à une nouvelle solidarité, celle de l’Afrabie.

Culture et continent

L’effort culturel pour réintégrer l’Arabie et l’Afrique après la grande fracture géologique datant d’il y a cinq millions d’années connut une nouvelle phase avec la naissance et l’expansion de l’islam. La conquête arabe de l’Afrique du Nord fut, en ce sens, une tentative de surmonter la division instaurée par la mer Rouge.

Deux processus jumeaux s’y déployèrent : l’islamisation, conversion religieuse à la foi de Muhammad, et l’arabisation c’est-à-dire l’assimilation linguistique à la langue des Arabes. Avec le temps, la grande majorité des Nord-Africains en vint à se percevoir comme arabes, au même titre que les habitants de la péninsule Arabique. L’islamisation et l’arabisation de l’Afrique du Nord furent ainsi des forces culturelles contrebalançant le séparatisme géologique imposé par la naissance de la mer Rouge des millénaires auparavant. Mais les Nord-Africains se trouvèrent pris dans une ambiguïté : étaient-ils aussi africains que les peuples situés au Sud d’eux ? Et, question encore rarement posée, les Arabes à l’est de la mer Rouge ne sont-ils pas tout autant africains que ceux établis au nord du Sahara ?

Si l’on peut ignorer la mer Rouge pour définir la limite nord-orientale de l’Afrique, pourquoi ne pas faire de même avec la Méditerranée pour sa limite septentrionale ? Il y eut d’ailleurs une époque où l’Afrique du Nord était perçue comme une extension de l’Europe – à l’époque de Carthage, des colonies hellénistiques, puis de l’Empire romain. Le concept d’« Europe » n’était alors qu’en gestation. Comme l’écrivent les historiens R. R. Palmer et Joel Colton :

« Il n’existait pas vraiment d’Europe dans l’Antiquité. Dans l’Empire romain, on peut voir un monde méditerranéen, ou même un Occident et un Orient, latin et grec. Mais l’Occident incluait des terres d’Afrique aussi bien que d’Europe… »[3]

Même au XVIIᵉ siècle, l’idée que la rive méridionale de la Méditerranée constituait une masse continentale distincte de la rive nord demeurait difficile à admettre. L’africaniste américain Melville Herskovits rappelle que le Géographe royal de France écrivait en 1656 que « l’Afrique est une péninsule si vaste qu’elle constitue le tiers de notre continent, et en est la partie la plus méridionale »[4].

Cette idée ancienne selon laquelle l’Afrique du Nord formait le sud de l’Europe connut son dernier sursaut alors que la France s’efforçait de maintenir l’Algérie comme partie intégrante de la métropole. Le mythe tenace selon lequel l’Algérie n’était qu’une portion méridionale de la France déchira la nation française dans les années 1950, engendra la crise qui ramena de Gaulle au pouvoir en 1958, et entretint les tensions entre droite et gauche jusqu’à l’indépendance algérienne en 1962 – dont le souvenir est encore lourdement chargé d’amertume.

Cet effort pour faire de l’Algérie une extension européenne se déployait alors même que, sous d’autres aspects, l’Afrique du Nord était devenue une extension occidentale de l’Arabie. Depuis le VIIᵉ siècle, arabisation et islamisation avaient transformé en profondeur l’identité nord-africaine. Comme on considérait que la frontière de l’Afrique se trouvait sur la mer Rouge, les Arabes devinrent un peuple « bicontinental », impossible à assigner exclusivement à l’Afrique ou à l’Asie. Au XXᵉ siècle, la majorité de la population arabe se trouvait en effet à l’ouest de la mer Rouge (donc en Afrique « proprement dite »), tandis que la plupart des États arabes étaient situés à l’est (considérés comme appartenant à l’Asie occidentale).

Ainsi qu’il a été rappelé, l’arabe est aujourd’hui davantage parlé en Afrique que dans la péninsule Arabique, et se hisse ainsi au rang de première langue du continent par le nombre de ses locuteurs.

Ainsi, les arguments en faveur de l’intégration de l’Arabie à l’Afrique sont aujourd’hui bien plus solides que ceux qui jadis plaidaient pour rattacher l’Afrique du Nord à l’Europe. L’islamisation et l’arabisation ont redéfini l’identité des Nord-Africains bien plus profondément que ne l’ont fait la gallicisation ou l’anglicisation.

En dépit de la proximité du rocher de Gibraltar, la Méditerranée demeure une ligne de partage infiniment plus convaincante entre Afrique et Europe que ne l’est la mer Rouge entre Afrique et Asie.

Toutes les frontières sont artificielles, mais certaines le sont davantage que d’autres. L’Afrabie, elle, repose sur deux millénaires d’histoire linguistique et religieuse, qui lui confèrent une réalité géoculturelle incontestable.

Afrabie et apartheid global

Il convient désormais de porter le regard vers un phénomène d’une ampleur inédite, et qu’il importe d’observer avec la plus grande attention : la montée d’un apartheid global, dont les effets traversent toutes les régions. Le monde blanc resserre ses rangs, malgré la désintégration de l’Union soviétique et de la Yougoslavie. Le pan-européanisme atteint des niveaux inédits de solidarité, des monts Oural jusqu’aux Pyrénées.

En Amérique du Nord, une nouvelle méga-économie voit le jour, englobant les États-Unis, le Canada et, peut-être, le Mexique.

Mais si l’on regarde de près ce nouvel ordre mondial, deux tendances inquiétantes se dégagent. Les Arabes et les musulmans y apparaissent comme les principales victimes militaires du nouvel ordre. Les Noirs, eux, sont les victimes économiques privilégiées de la matrice de cet apartheid global naissant.

La mise au pas militaire des musulmans s’est traduite par :


(a) l’acceptation tacite de la nucléarisation d’Israël, combinée à la volonté de bloquer l’accès à l’énergie nucléaire dans le monde musulman ;

(b) le financement massif des capacités militaires israéliennes ;

(c) le bombardement de Beyrouth par les États-Unis sous Reagan ;

(d) le bombardement de Tripoli et Benghazi en Libye, également sous Reagan ;

(e) la destruction en plein vol d’un avion civil iranien dans le Golfe, tuant tous ses passagers, là encore sous Reagan ;

(f) la décision de George Bush, lors de la crise du Golfe de 1990-1991, de privilégier la rapidité de l’opération plutôt que la préservation des vies humaines, ce qui causa la mort de centaines de milliers de personnes ;

(g) la menace récurrente d’une nouvelle frappe contre la Libye.

Depuis la guerre du Vietnam, près des deux tiers des victimes des opérations militaires américaines ont été musulmanes : plus d’un demi-million de vies perdues, surtout parmi les Palestiniens, les Irakiens, les Libanais, les Libyens, les Iraniens, et d’autres encore.

Si les musulmans ont été les victimes militaires de ce nouvel ordre, les Noirs en sont les victimes économiques. Cela s’exprime par :

(a) le soutien persistant à des régimes africains corrompus et incompétents ;

(b) les terreurs de l’ajustement structurel imposé par le FMI et la Banque mondiale au « monde noir » ;

(c) l’injustice des prix mondiaux des matières premières, toujours au détriment des économies africaines fragiles ;

(d) l’existence d’une vaste sous-classe noire aux États-Unis, où la pauvreté se double de l’épidémie du sida, de la prolifération de la drogue, du crime et de la désagrégation sociale ;

(e) la montée du racisme en Europe (France, Allemagne, Belgique) ;

(f) le virage à droite de la Cour suprême des États-Unis, affaiblissant les acquis des droits civiques et les avancées des minorités.

Ainsi, le nouvel ordre mondial risque de condamner de manière disproportionnée les musulmans à être les victimes privilégiées des guerres, et les Noirs les victimes privilégiées de la pauvreté structurelle.

L’Afrabie constitue peut-être à cet égard un horizon de dépassement de cette fatalité. La réconciliation entre Arabes et Africains reste nécessaire – on peut espérer qu’elle ne sera pas aussi lente que celle entre Britanniques et Américains après leurs affrontements de 1776 et 1812. Mais on peut espérer aussi qu’elle ne sera pas aussi superficielle que l’entente entre le Japon et les États-Unis. Aux Africains et aux Arabes de tirer de l’expérience nippo-américaine la leçon de la rapidité, et de l’expérience anglo-américaine la leçon de la fraternité.

Jusqu’ici, nous avons vu des institutions arabes créées pour aider l’Afrique – comme la Banque arabe pour le développement de l’Afrique. Il n’a jamais existé, en revanche, d’institutions africaines destinées à soutenir les Arabes hors d’Afrique. C’est ce schéma même, assignant aux Arabes la fonction de donateurs et aux Africains celle de bénéficiaires, qu’il faudrait aujourd’hui dépasser. De nouvelles institutions afrabiennes pourraient mettre en commun les ressources des Arabes relativement riches et de certains Africains relativement prospères, afin de répondre aux besoins des plus vulnérables, qu’ils soient africains ou arabes. Ces institutions seraient placées sous le contrôle conjoint des deux parties. On pourrait enfin imaginer que de l’argent africain vienne en aide à des pays arabes pauvres comme le Yémen ou même la Jordanie – tout comme des fonds arabes ont parfois soutenu des pays africains relativement bien dotés, tel le Zaïre.

Reste une question : faudra-t-il attendre l’avènement de la majorité noire en Afrique du Sud pour voir naître une telle expérience ? La première aide étrangère des Noirs vers les Arabes viendra-t-elle de l’Afrique du Sud post-apartheid ? C’est un scénario possible. Sitôt l’Afrique du Sud libérée et stabilisée, il faudra convoquer un nouveau sommet entre chefs d’État arabes et africains, afin de dresser le bilan du « nouvel ordre mondial ». On peut espérer que, parmi les priorités inscrites à l’ordre du jour, figurera la création de mécanismes afrabiens de coopération, véritablement novateurs. Alors, à mesure que s’effaceront les rancunes du passé, un avenir afro-arabe pourra s’inventer. On ne peut y voir qu’une défense minimale contre l’apartheid global et ses périls.

Conclusion

Nous vivons une époque où la manière dont un peuple se perçoit lui-même dépend profondément du continent ou de la région à laquelle il choisit de s’identifier. Jusqu’aux années 1950, la politique officielle du gouvernement de l’empereur Hailé Sélassié consistait à souligner que l’Éthiopie relevait du Moyen-Orient plutôt que de l’Afrique. Et pourtant, c’est ce même empereur qui initia la ré-africanisation de l’Éthiopie, alors que le reste du continent s’acheminait vers l’indépendance. Depuis lors, la conscience éthiopienne s’est lentement africanisée.

Or, les proximités culturelles entre l’Éthiopie et l’Afrique noire ne sont pas plus grandes que celles qui existent entre l’Afrique du Nord et la péninsule Arabique. Mais une décision européenne, en fixant la fin de l’Afrique sur la rive de la mer Rouge, a sciemment désafricanisé la péninsule Arabique et conduit ses habitants à se concevoir comme des populations d’Asie occidentale[5] plutôt que comme des Nord-Africains.

Avant la « séparation » de la mer Rouge, une fracture géologique traversa l’Afrique : la surface du continent se rompit il y a plusieurs millions d’années et la mer Rouge naquit. Cette mince bande d’eau contribua à figer l’identité de générations entières vivant de part et d’autre de ses rives.

Et pourtant, depuis lors, le changement culturel n’a cessé de s’efforcer de refermer cette faille géologique. Les Sémites sont-ils nés à l’est ou à l’ouest de la mer Rouge ? Les hauts Éthiopiens descendent-ils des Arabes du Sud ? L’islam n’a-t-il pas déjà vidé cette mer de toute signification culturelle? La langue arabe n’a-t-elle pas rendu cette frontière obsolète ? N’est-il pas temps de mettre fin à l’emprise de cette mer sur la définition des identités arabes et africaines, ou du moins d’en atténuer l’importance ?

Car cette emprise maritime reflète aussi, pour une part, la tyrannie d’une géographie pensée depuis l’Europe. De la même manière que les cartographes d’Europe décrétèrent arbitrairement que le Nord devait être « au-dessus » et l’Afrique « en dessous », ils décidèrent que l’Afrique finirait à la mer Rouge plutôt qu’au golfe Persique. N’est-il pas temps que ce double arbitraire – celui de la mer et celui de la cartographie eurocentrique – soit jeté par-dessus bord ?

Les plus difficiles à convaincre seront peut-être les habitants mêmes de la péninsule Arabique. Ils se sont habitués à s’enorgueillir d’être « les Arabes d’Asie » plutôt que « les Arabes d’Afrique ». Ils ne manifestent guère d’empressement à rejoindre l’Organisation de l’unité africaine – quand bien même une telle adhésion allégerait les difficultés budgétaires de celle-ci. Se rallieront-ils, au moins, au concept d’Afrabie ?

Et pourtant, si Hailé Sélassié a pu engager la ré-africanisation de l’Éthiopie, et Gamal Abdel Nasser celle de l’Égypte, il n’est pas impossible d’espérer un jour une révision de l’identité de la péninsule Arabique. Dans le nouvel ordre mondial, ce ne sont pas seulement les murs artificiels de l’Europe qui s’écroulent. Ce ne sont pas seulement les États-Unis, le Mexique et le Canada qui s’unissent dans un vaste espace commun. Ce ne sont pas seulement les pays d’Asie du Sud-Est qui réintègrent l’Indochine dans leur horizon. Il faut compter aussi avec l’émergence possible d’une Afrabie, où langues, religions et identités se rejoindraient à travers le Sahara et la mer Rouge, et où arabité et africanité trouveraient un horizon commun.

Mais l’Afrabie sera-t-elle seulement l’union d’Arabes riches et d’Africains pauvres ? La réalité est plus nuancée : il existe des pays riches en Afrique et des pays pauvres dans le monde arabe – et inversement. L’Afrique détient des ressources minérales plus variées que le monde arabe, mais certains de ses États, tel le Zaïre, se sont illustrés par une gouvernance particulièrement calamiteuse.

L’Afrabie de demain inclura une Afrique du Sud post-apartheid, plus riche et plus industrialisée que la plupart des sociétés, arabes ou africaines. L’Afrabie de l’avenir pourra être menée, sur le plan économique, par les économies pétrolières et minières ; mais elle ne prendra sens que dans un ordre nouveau où l’équité et la justice compteront autant entre sociétés qu’elles ont pu compter, parfois, à l’intérieur de nations éclairées. Amen.

[1] La question de savoir si la mer Rouge constitue une frontière légitime de l’Afrique est également discutée dans Mazrui, The Africans: A Triple Heritage (Londres : BBC Publications ; Boston : Little, Brown Press, 1986), chap. 1.

[2] C. McEvedy, The Penguin Atlas of African History (Harmondsworth, Middlesex : Penguin Books, 1980).

[3] Voir R. R. Palmer, en collaboration avec Joel Colton, A History of the Modern World (New York : Knopf, 1962), 2ᵉ édition, p. 13.

[4] Voir la contribution de Merville Herskovits au Wellesley College, Symposium on Africa (Wellesley College, Massachusetts, 1960), p. 16.

[5] Cette question figure également dans la série télévisée d’Ali A. Mazrui, The Africans: A Triple Heritage (Londres : British Broadcasting Corporation ; Washington, D.C. : WETA, Public Broadcasting System, 1986), épisode n°1 : « The Nature of a Continent ».