Après près de deux ans de combats ayant engendré la plus grande crise de déplacement de population au monde, le Soudan se disloque en tant que nation unifiée. Qu'est-ce qui a motivé ce sombre constat ? Une conférence de presse tenue à Nairobi en mars, au cours de laquelle les FSR (Forces de soutien rapide) – organisation paramilitaire autrefois connue sous le nom de Janjawid, ou « démons à cheval », responsable du nettoyage ethnique et du génocide au Darfour – ont annoncé la formation d'un nouveau gouvernement destiné à représenter le territoire qu'elles contrôlent, principalement dans l'ouest du Soudan.

Les observateurs de longue date du Soudan n'auraient pu être plus surpris. Les FSR sont issues principalement des Rizeigat, une alliance transsahélienne de pasteurs arabes en conflit depuis des décennies avec de nombreux agriculteurs africains dans l'ouest du Soudan. Leurs partenaires au sein du gouvernement nouvellement proposé sont le Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM/A-N) dirigé par Al-Hilu, qui représente le peuple Nuba – nul autre que les anciens ennemis des FSR. D'où la surprise. Qu'est-ce qui a motivé une alliance aussi inattendue ? Les deux groupes – Arabes et Africains – se percevaient comme les al-Muhamashīn, les « marginalisés » ; une coalition s'était soulevée contre les élites fortunées du Soudan urbain. Dans le discours de Hemedti et de ses partisans, les populations des périphéries avaient été contraintes de s'affronter mutuellement pendant des décennies tandis que les habitants de la capitale s'enrichissaient grâce à leur labeur. En pillant Khartoum et une grande partie du pays, ils avaient perverti le concept de « Nouveau Soudan » – élaboré par des défenseurs locaux de la démocratie qui prônaient un Soudan laïc, inclusif de tous les peuples quelles que soient leur race, leur appartenance ethnique ou leur religion – comme réponse à la marginalisation.

Ce n'est pas la première fois qu'un tel événement se produit. Les Sud-Soudanais ont eux aussi détourné l'idée d'un « Nouveau Soudan » lorsqu'ils ont fait pression pour l'indépendance en 2011. La sécession n'a toutefois pas résolu la quête de reconnaissance politique et d'autodétermination des groupes marginalisés, dont beaucoup se sont retrouvés laissés pour compte au sein de l'État résiduel du Soudan. Après que le Soudan du Sud s'est retrouvé plongé dans une guerre civile à partir de 2013, la promesse d'une inclusion politique a commencé à s'évanouir.

Le Soudan est aujourd'hui ravagé par des populistes violents qui ont précipité le pays dans la guerre civile. La seule façon de prévenir de nouveaux conflits consiste à adopter un panafricanisme centré sur les peuples : donner aux communautés locales les moyens d'exercer leur droit à l'autodétermination devrait constituer le fondement de l'unité régionale. C'est cette voie qui permettra de mettre un terme à la marginalisation qui a alimenté les nombreuses guerres sanglantes du Soudan.

Les soldats des FSR  de Muhammad Hamdan Daglo – souvent surnommé Hemedti, terme d'argot arabe signifiant « mon protecteur » – ont concrétisé leurs ambitions violentes de faire du Soudan une « république des marginalisés » en pillant les villes soudanaises et en incendiant une grande partie de ses terres agricoles. Lors de l'un des premiers incidents largement rapportés, au cours duquel les FSR ont retourné leurs armes contre les civils relativement privilégiés de Khartoum, on a entendu des combattants crier : « Vous aviez l'habitude de scander que tout le pays était le Darfour. Eh bien, nous avons maintenant amené le Darfour jusqu'à vous, à Khartoum. » Ce slogan – « Nous sommes tous le Darfour » –, conçu à l'origine comme une promesse de solidarité des habitants de la prospère Khartoum envers les périphéries ravagées par les conflits, avait été détourné par les FSR pour être transformé en menace. La menace – ou la promesse – inhérente à ce slogan était claire : deux décennies de guerre insurrectionnelle contre le gouvernement, et de contre-insurrection menée par ce dernier – des conflits ayant engendré des atrocités de masse dans les périphéries du Soudan – venaient enfin frapper sa capitale, relativement aisée. Le résultat : deux années de combats acharnés qui ont fait plus de 150’000 morts et déplacé, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de douze millions de personnes.

Les guerres récentes, les conflits armés et les révisions de frontières chez les voisins du Soudan – Érythrée, Éthiopie, Soudan du Sud, Somalie, République centrafricaine, Tchad et Libye – pourraient accréditer l'idée que l'Afrique du Nord-Est est une région particulièrement sujette aux conflits, voire un foyer unique d'États défaillants. En 1982, Robert H. Jackson et Carl Rosberg, dans « Why Africa's Weak States Persist: The Empirical and the Juridical in Statehood » (World Politics), soutenaient que l'instabilité des États africains tenait pour une part au décalage entre leur reconnaissance juridique par le droit international et la communauté internationale, d'une part, et leur absence de contrôle effectif sur leur propre territoire, d'autre part. Cette situation était souvent un héritage colonial ; le résultat de frontières tracées arbitrairement par des puissances étrangères, sans égard pour les réalités géographiques ou démographiques. Elle découlait également de la force surprenante du système international instauré après la Seconde Guerre mondiale, incarné par des organisations telles que les Nations unies et, en Afrique, l'Organisation de l'unité africaine. Ce système a favorisé l'émergence d'une norme selon laquelle les frontières nationales ne sauraient être modifiées par la force. Pour Jackson et Rosberg, cela a engendré une anomalie historique : « la survie des États africains actuels constitue, pour une large part, une réussite d'ordre international », plutôt que le résultat de guerres incessantes. Dans les domaines de la sociologie et des sciences politiques – fondés sur l'expérience européenne –, le postulat veut que ce soit la guerre qui définisse les frontières naturelles de l'État, et non des concepts abstraits tels que le droit international ou les organisations internationales.

En 1991, les États-Unis ont réagi à l'invasion du Koweït par l'Irak en prenant la tête d'une coalition internationale, réaffirmant ainsi le principe selon lequel les frontières internationales – et plus spécifiquement celles tracées par des organisations internationales plutôt que par les régions ou les nations elles-mêmes – ne sauraient être modifiées par la force. George H. W. Bush a prononcé un discours devant une session conjointe du Congrès, réaffirmant qu'un nouvel ordre mondial se dessinait : « un monde où les Nations unies, libérées de l'impasse de la guerre froide, s'apprêtent à accomplir la mission historique assignée par leurs fondateurs ». L'article 2 de la Charte des Nations unies éclaire la nature de cette mission historique : « Les Membres de l'Organisation s'abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l'emploi de la force, soit contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations unies. » Aujourd'hui, les années 1990 apparaissent comme l'apogée de la synthèse entre souveraineté nationale et mondialisation. Le commerce et les relations amicales entre États pouvaient être garantis par la légitimité des Nations unies, elle-même étayée par la puissance américaine. C'est ainsi que le système de frontières stables instauré par l'ONU devint une réalité.

En observant l'actuel président américain, Donald Trump, revendiquer le droit des États-Unis d'acquérir le Groenland, le canal de Panama, Gaza et peut-être même le Canada – par tous les moyens possibles –, on serait presque excusé d'oublier que George H. W. Bush et Donald J. Trump sont tous deux parvenus au pouvoir sous la bannière du même parti politique. Tandis que Bush réaffirmait la Charte des Nations unies en insistant sur le fait que les frontières ne devaient en aucun cas être modifiées par la force, Trump déclare ouvertement que les États-Unis devraient se comporter en puissance territorialement expansionniste. Tout cela se déroule alors même que Trump, tout comme une large part de la communauté internationale, hausse les épaules face à l'annexion formelle par la Russie et Israël de territoires conquis par la force. Le consensus de l'après-Seconde Guerre mondiale – selon lequel il était impératif de respecter tant le droit à l'autodétermination nationale que le principe d'intégrité territoriale – s'est désormais effiloché.

Pour les spécialistes de la politique africaine, ce délitement n'est pas totalement inattendu. Pour une grande partie du monde, les années 1990 furent une période de stabilité relative, marquée par la suprématie de « l'ordre fondé sur des règles » et par le « moment unipolaire » de la puissance américaine. En Afrique de l'Est, toutefois, cette décennie fut celle de nouvelles expériences en matière d'art de gouverner ; des tentatives qui, bien souvent, tournèrent mal. Ces expériences naquirent de la nécessité et furent fréquemment empreintes de tragédie, notamment d'explosions de violence massives telles que la guerre civile éthiopienne ou le génocide rwandais. Le politologue Mahmood Mamdani, réfléchissant à la crise de l'État postcolonial en Afrique dans « Beyond Settler and Native as Political Identities: Overcoming the Political Legacy of Colonialism » (Comparative Studies in Society and History), écrit : « Ce n'est pas n'importe quel État qui s'effondre ; c'est spécifiquement ce qui subsiste de l'État colonial en Afrique qui est en train de s'effondrer. » Mamdani entendait par là que la violence qui balaya l'Afrique de l'Est des années 1970 jusqu'à la fin de la guerre froide en 1991 ne constituait pas une violence insensée, mais représentait l'effondrement des structures étatiques héritées du colonialisme.

Au milieu des effondrements étatiques qui accompagnèrent la fin de la guerre froide – le régime du Derg en Éthiopie, l'État de Siad Barre en Somalie, l'émergence d'un État islamique au Soudan et le génocide au Rwanda –, une nouvelle génération de dirigeants est-africains, parmi lesquels Yoweri Museveni, Isaias Afwerki, Meles Zenawi, Paul Kagame et John Garang, s'interrogea : une véritable libération ne nécessiterait-elle pas le rejet des frontières héritées du colonialisme ? À ces frontières, ils préconisèrent d'en substituer de « naturelles », qui respecteraient la carte culturelle de l'Afrique. Les frontières coloniales étaient génératrices de conflits, car elles contraignaient des nations antagonistes à cohabiter au sein d'un même État, déniant à chacune son droit à l'autodétermination. Comme l'a fait observer Kal Raustiala, cela impliquait de mettre de côté le principe cardinal qui régissait depuis longtemps les relations internationales en Afrique – l'intégrité territoriale – au profit d'une priorité accordée à l'autodétermination des nations, entendues comme des collectifs humains. Ainsi, les membres radicaux du Mouvement étudiant éthiopien ont repensé l'État éthiopien comme un empire composé de multiples nationalités, chacune jouissant du droit à l'autodétermination – et ne pouvant être maintenue au sein d'un État légitime que par le biais d'un fédéralisme ethnique. Lorsque les dirigeants érythréens ont déclaré, en 1991, qu'ils avaient droit à l'indépendance, l'Éthiopie – désormais un État fédéral reconnaissant à chacune de ses nations constitutives le droit de faire sécession – a décidé qu'elle ne pouvait s'y opposer. Dans le même esprit, des militants sud-soudanais ont présenté l'idée d'un Soudan uni comme un projet relevant du chauvinisme arabe, une forme d'impérialisme non européen. Parallèlement, en Somalie, les politiciens évoquaient une « Grande Somalie », alors même que l'État somalien se fracturait.

Le sécessionnisme fut l'une des premières manifestations d'une autodétermination centrée sur les peuples, inscrite dans le cadre du panafricanisme. La volonté de s'affranchir de l'héritage des frontières et des institutions coloniales, afin d'imaginer un avenir nouveau pour le continent, avait été institutionnalisée lors du Congrès panafricain de Kampala en 1994. Toutefois, bien que le sécessionnisme ait débuté comme un programme d'autodétermination axé sur les peuples, le chercheur tanzanien Issa Shivji note, dans Pan-Africanism or Imperialism? Unity and Struggle towards a New Democratic Africa, que, dès le début des années 2000, ce mouvement était devenu l'otage du statisme : la prolifération de nouveaux États avait entraîné celle de nouvelles élites, lesquelles sont inévitablement entrées en conflit les unes avec les autres. Dès le milieu des années 1990, cette nouvelle génération de dirigeants africains – apparue comme une cohorte unie pour contester les héritages coloniaux – se retrouvait à la tête d'États qui s'affrontaient activement, à l'image de l'Éthiopie et de l'Érythrée, ou déchirés par des violences internes, comme la Somalie.

Pour l'intellectuel et militant politique soudanais Muhammad Abu-al-Qasim Hajj Hamad, l'une des réponses au retour des conflits violents dans les années 1990 – tant entre les États de la Corne de l'Afrique qu'en leur sein – résidait dans une « Confédération de la Corne de l'Afrique ». Au cœur de cette idée, peut-être utopique, se trouvait la volonté de reconnaître que les identités politiquement saillantes s'étendaient au-delà des frontières des nouveaux États, même après la sécession. Mais le simple redécoupage des frontières héritées de la colonisation ne constituait pas une solution. Dans al-Sūdān, al-maʾziq al-tārīkhī wa-āfāq al-mustaqbal (2e éd., 1996), Hajj Hamad évoque l'un des États alors les plus récents du continent : l'Érythrée. Il y écrit : « Si nous devions définir l'identité érythréenne, y compris ses prolongements, nous constaterions qu'elle dépasse les frontières géographiques de l'Érythrée ; elle s'étend au Soudan, à l'Éthiopie et à Djibouti, c'est-à-dire que les caractéristiques de l'entité érythréenne incarnent des traits communs partagés par ces peuples et ces pays. » Hajj Hamad poursuivait en soutenant que, contrairement à l'idée selon laquelle le sécessionnisme atténuerait les conflits liés aux identités politiques, l'intégration d'une force telle que le nationalisme érythréen exigeait que l'Érythrée s'inscrive dans « [...] un cadre cohérent et intégré avec les pays qui l'entourent ». Un sécessionnisme débouchant sur un nationalisme prônant l'autonomie exclusive de chaque État était, selon lui, voué à engendrer des conflits, car il serait impossible de fixer des frontières capables de refléter fidèlement les aspirations des peuples à l'autodétermination. La seule solution consistait dès lors à créer des entités multinationales permettant à chaque nation de se sentir en sécurité dans la poursuite de ses propres ambitions.

Pour des universitaires tels que Hajj Hamad ou Issa Shivji, la voie à suivre résidait dans une approche des relations internationales fondée sur le panafricanisme : une approche à la fois centrée sur les peuples – et, par conséquent, sensible à leurs aspirations nationales – et capable de reconnaître la superposition des revendications d'autodétermination sans les présenter comme mutuellement exclusives. Hajj Hamad affirmait que l'objectif d'un projet tel que la Confédération de la Corne de l'Afrique n'était pas de remplacer les frontières coloniales, mais de :

. . . Éliminer les divisions raciales et religieuses conflictuelles (et binaires) – telles que les conflits entre le Sud du Soudan et son Nord (Africains/Arabes – Chrétiens/Musulmans), en Érythrée (Musulmans/Chrétiens), en Éthiopie (Amharas, Oromos, Tigrinyas) ou à Djibouti (Afars, Issas) – afin que tous puissent cohabiter au sein d'une entité unique, porteuse des caractéristiques de chacun et n'élevant aucune partie au-dessus d'une autre en tant que classe dirigeante, comme c'est le cas dans les structures étatiques contemporaines ; en effet, il n'y aurait plus alors de Soudan du Sud et du Nord, ni de lutte entre Chrétiens et Musulmans, ni de conflit entre Amharas et Oromos, car cette entité les engloberait tous...

Le défi pour des intellectuels tels que Hajj Hamad consistait à concevoir des institutions politiques capables de reconnaître les identités héritées de l'expérience coloniale sans pour autant les figer. Hajj Hamad envisageait l'émergence d'une identité « kouchitique » embrassant la diversité propre à la Corne de l'Afrique, ou l'avènement d'un soufisme africain apte à concilier les héritages islamiques et africains du continent. Ces nouvelles identités devaient être suffisamment inclusives pour prendre en compte ce que Mahmood Mamdani qualifie de « porosité » inhérente à toutes les frontières politiques africaines. La limite inhérente à la tentative d'organiser la vie politique africaine autour du modèle de l'État-nation réside dans le fait que, dans la pratique, les nations sont à la fois moins et plus que les États censés les représenter.

Le défi consistant à bâtir des États capables de répondre au désir de représentation des peuples africains continue de hanter les transitions politiques jusqu'à nos jours. À un an d'intervalle – en 2018 et 2019 –, les deux plus grands États de la Corne de l'Afrique, l'Éthiopie et le Soudan, ont entamé une transition politique. En Éthiopie, un jeune dirigeant charismatique, Abiy Ahmed, est devenu Premier ministre en promettant de libéraliser la vie politique et l'économie du pays.

Parallèlement, en 2019, le règne trentenaire du dictateur soudanais Omar el-Béchir a pris fin. Dans les deux pays, une transition chaotique s'est amorcée, qui a fini par dégénérer en conflits violents – façonnés par la résurgence de ces clivages binaires dont Hajj Hamad avait, trente ans plus tôt, prédit qu'ils continueraient de hanter la Corne de l'Afrique, même après l'émergence de nouveaux États tels que l'Érythrée, le Soudan du Sud et le Somaliland. Le sécessionnisme n'a pu ni contenir le débordement des identités politiques au-delà des frontières étatiques, ni rompre les réseaux d'interconnexions et d'interdépendances qui cimentaient la région. Au contraire, le Soudan et le Soudan du Sud ont tous deux sombré dans des guerres civiles distinctes, tandis que l'Érythrée s'est impliquée militairement dans la guerre du Tigré. Dans les deux cas, l'un des facteurs déclencheurs fut la présence, à la frontière, d'un territoire ethnique revendiqué mais non résolu : celui des Ngok Dinka et des Misseriya pour le couple Soudan du Sud/Soudan, et celui du peuple tigrinya pour le couple Érythrée/Éthiopie. La politique de ces communautés transfrontalières est devenue le prétexte à la guerre. L'émergence de nouveaux États n'a pas réglé les conflits ; elle les a simplement rendus plus complexes. Pour des intellectuels tels que Hajj Hamad et Issa Shivji, cette issue était prévisible. Ils estiment qu'un panafricanisme véritablement centré sur les peuples exige des relations internationales qui reconnaissent que ces derniers possèdent des identités politiques s'exprimant à des niveaux multiples et imbriqués : de la tribu – ou du groupe ethnique – à l'État et à la région, voire à l'échelle transrégionale. La réification de l'État – érigé au-dessus des autres strates de la vie politique – a rendu les États fragiles et isolés, incapables de répondre au besoin de reconnaissance politique de leurs populations.

Toutefois, face à l'échec du sécessionnisme et des mouvements pilotés par les États pour bâtir l'unité africaine ou instaurer une autodétermination démocratique, que reste-t-il à faire ? Il convient ici de revenir aux innovations nées de la crise. En 2019, le Soudan était profondément plongé dans une tourmente politique et économique. Près de trente années de régime militaire et de tentatives d'imposer une interprétation rigide de la morale islamique avaient engendré des conflits interminables dans les périphéries du pays, une prolifération de milices armées et de mouvements paramilitaires, ainsi que la sécession, en 2011, d'un tiers du territoire national. Bien que le Soudan fût riche en pétrole, en or et en d'autres minerais précieux, son économie demeurait en chute libre. Des manifestations de masse éclatèrent à travers tout le pays en 2018, motivées en partie par la pénurie de produits de première nécessité – pain, médicaments et même livres soudanais. En avril 2019, Omar el-Béchir fut renversé. La vie politique du pays restait pourtant sous le contrôle du secteur de la sécurité et des diverses milices – pro-gouvernementales comme opposantes – qui se disputaient le pouvoir. Les médiateurs internationaux ont eu tendance à privilégier la conclusion d'accords de paix avec les groupes armés et les acteurs politiques dotés de titres officiels et de connexions internationales ; or, ces acteurs avaient perdu toute légitimité aux yeux des masses soudanaises, en particulier face aux mouvements populaires qui avaient surgi pour exiger la reddition de comptes et le retour du pouvoir politique au peuple mobilisé dans la rue.

Des comités de résistance de quartier et des cellules d'intervention d'urgence ont vu le jour pour combler le vide créé par la déliquescence de l'État soudanais, réduit à n'être plus qu'un racket de protection prédateur. Les comités de résistance sont nés des confrontations quotidiennes avec l'appareil sécuritaire en 2019, alors que les militants se voyaient contraints de s'organiser à l'échelle locale pour protéger leurs communautés de la prédation – défendre leurs quartiers contre les forces paramilitaires gouvernementales cherchant à prélever des taxes illégales, ou fournir des services de base tels que soins médicaux et aide alimentaire. Ils sont issus d'une alliance tissée au fil du temps entre des étudiants et des diplômés universitaires sous-employés, d'une part, et les débrouillards, vendeurs de rue et colporteurs qui en sont venus à dominer les quartiers urbains et périurbains du Soudan, d'autre part. Expliquant comment ils ont réussi à bousculer les structures politiques sclérosées du pays, Magdi el-Gizouli écrit que le comité de quartier « allie le potentiel émancipateur d'un mouvement populaire à une structure radicalement démocratique ». Partant de l'échelon local, ces comités unissent leurs forces pour créer un contre-espace public. Tandis que l'armée et ses partis politiques tentaient de reprendre le contrôle de la vie politique soudanaise, ces comités ont organisé des manifestations incessantes – qui ont ralenti l'acceptation des réformes économiques proposées par les institutions financières internationales telles que la Banque mondiale, le FMI ou l'USAID, et contesté la prétention des services de sécurité à bénéficier d'une immunité pour les crimes commis contre le peuple soudanais. L'une de leurs revendications fondamentales a été la transparence. Au grand dam des responsables américains, ils ont rejeté toute négociation à huis clos et n'hésitent pas à ostraciser les membres qui acceptent de négocier avec l'armée, les donateurs internationaux ou le gouvernement technocratique sans inviter le public à en être témoin.

L'acte peut-être le plus révolutionnaire des comités de résistance réside dans leur tentative de proposer une nouvelle charte nationale pour le Soudan et, ce faisant, de réinventer la manière dont la nation soudanaise pourrait se concevoir elle-même. La « Charte révolutionnaire pour l'instauration du pouvoir populaire » appelle le Soudan à « adopter un système de gouvernance décentralisé durant la période de transition, afin de garantir de larges pouvoirs aux différents États du Soudan ». Selon cette charte, l'administration locale doit être restructurée en profondeur. Au Soudan, les zones rurales – pourtant économiquement productives – ont été placées sous la coupe de milices qui taxent la production de marchandises. Les comités de résistance envisagent un avenir où zones rurales et zones urbaines seraient gouvernées par leurs propres administrations démocratiques. Ces comités locaux, une fois rassemblés, constituent le socle de ce que Shivji a qualifié de « panafricanisme des peuples ».

Ce panafricanisme des peuples n'a jamais revêtu un caractère aussi vital, car l'alternative, dans la Corne de l'Afrique, ne réside que dans une fragmentation accrue. Au Soudan, tout porte à croire que le Darfour pourrait faire sécession ou s'enliser dans un conflit sans fin, alors que la guerre déclenchée en 2023 transforme les « fils de l'Ouest » et les « fils du Nil » en identités rivales. Dans la mesure où de vastes pans de l'ouest du Soudan sont désormais sous l'administration des FSR, échappant au contrôle des FAS, ces deux identités, jadis de simples qualificatifs, se muent progressivement en identités politiques antagonistes. Les velléités sécessionnistes des FSR ne feraient qu'exacerber cette division ; elles ont toutefois peu de chances de résoudre le conflit, car le fait d'être un « Occidental » ou un « fils du Nil » ne constitue vraisemblablement que l'une des multiples identités que peut revêtir un individu. L'émergence d'États-nations stables a peu de chances de découler d'une fragmentation supplémentaire. De même, l'Érythrée et l'Éthiopie semblent, une fois de plus, au bord de la guerre, tandis que le Soudan du Sud vacille lui aussi au bord d'une reprise du conflit civil.

Au lieu du sécessionnisme, ce qu'il faut, c'est une politique capable d'opérer une agrégation démocratique, du niveau local au niveau national, et au-delà jusqu'au niveau régional. Cette politique doit toutefois être en mesure de s'appuyer sur la pluralité des identités communautaires sans succomber à la tentation de créer des oppositions binaires délétères. Cela exige de bâtir cette approche du point de vue des peuples, et non de celui de l'État – en intégrant de nouvelles catégories de la politique internationale, allant du niveau local – telles que les communautés pastorales ou les syndicats de vendeurs de rue – au niveau transnational, à l'image des confédérations tribales comme les Rizeigat arabes du Sahel ou des diasporas marchandes itinérantes. Autant d'identités que la discipline des relations internationales a longtemps ignorées lorsqu'elle a réfléchi à la question de l'autodétermination et à ses rapports avec l'État. Or, avoir méconnu ces identités, qui transcendent souvent les frontières étatiques, a laissé la Corne de l'Afrique plongée dans des conflits sans fin. Ces dynamiques se retrouvent partout dans le monde – d'Israël-Palestine aux anciennes républiques soviétiques, en passant par l'est du Congo – et contribuent largement à expliquer pourquoi la paix et la stabilité demeurent si insaisissables.

Traduit de l'anglais par Sophie Schrago

[1] Cet article a été initialement publié en anglais dans Transition – The Magazine of Africa and the Diaspora (Harvard University) sous le titre « A Path Forward : The African Precedents for Today’s International Order. »