Lorsqu'Ali Mazrui forgea le concept d'« Afrabia » en 1992, il écrivait à ce qui semblait être un moment charnière de l'histoire mondiale. Le mur de Berlin était tombé, l'apartheid s'effondrait, et Mazrui percevait dans ce « Nouvel Ordre mondial » à la fois un danger centrifuge – la fragmentation qu'il décelait en Irak, au Liban, au Soudan, en Somalie, en Yougoslavie – et une opportunité centripète : la possibilité que les murs séparant les peuples, comme ceux qui tombaient entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest, ou entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, puissent également tomber entre l'Afrique et le monde arabe. L'historien kényan avait déjà avancé cette proposition : que la mer Rouge, tout comme le Sahara, était un accident géologique et colonial érigé en frontière civilisationnelle, et qu'un examen sincère des langues, des religions, des migrations partagées – et, oui, du traumatisme de l'esclavage – pouvait donner naissance à une nouvelle géographie de la solidarité, l'Afrabia, susceptible de faire rempart contre ce qu'il appelait « l'apartheid mondial ».

Ce deuxième numéro de Souffles consacré aux trajectoires afro-arabes revient sur la vision de Mazrui plus de trois décennies plus tard, en la confrontant au grain du réel. Là où notre premier numéro, « Trajectoires afro-arabes », exposait la généalogie intellectuelle de l'idée d'Ifriqiya – depuis l'itinéraire propre de Mazrui jusqu'aux trois cercles de Nasser, en passant par le panafricanisme de Nkrumah et les débats du collectif Souffles-Anfas autour de la Négritude et de l'arabisme – ce numéro rassemble des études de cas qui interrogent la manière dont cette idée a été concrètement vécue et contestée. Si Mazrui se demandait si Africains et Arabes pouvaient forger un avenir commun, les essais réunis ici posent une question plus difficile : selon quels termes, par quelles institutions, et à quel prix ?

Plusieurs essais prolongent directement le cadre de Mazrui vers de nouveaux territoires. L'étude d'Aomar Boum sur les magazines de bandes dessinées pour enfants soudanais – al-Subyan, Sabah et Maryud – révèle une sensibilité afrabienne construite non pas par la diplomatie des sommets, mais par l'imagination pédagogique d'un État postcolonial, où des héros de bande dessinée comme « Oncle Tango » naturalisaient les identités africaine et arabe du Soudan comme un héritage unique et ordinaire pour les enfants, plutôt que comme une frontière politique contestée – jusqu'à ce que l'État lui-même, menacé par la curiosité cosmopolite que ses propres bandes dessinées avaient cultivée, mette fin à l'expérience. L'essai de Dahlia El Zein sur l'Arabité de Léopold Sédar Senghor montre comment Senghor théorisait l'Africanité comme une « symbiose » de la Négritude et de l'Arabité, alors même que sa politique – excluant les Nord-Africains du FESMAN en 1966, défendant l'élite marchande libanaise du Sénégal tout en ignorant l'inégalité structurelle sous-jacente à cette amitié – révèle l'écart entre l'inclusion rhétorique et la justice redistributive qui hante tout projet afrabien. Le reportage d'Ahmed Allam sur l'essor récent de la cuisine soudanaise au Caire et à Alexandrie s'approche davantage de la réconciliation organique espérée par Mazrui : une convergence afro-arabe spontanée et populaire, bâtie non par traité mais par le petit-déjeuner, où des plats partagés comme le wīka et le ta'miyyah démantèlent discrètement des stéréotypes que des décennies de diplomatie n'avaient pu ébranler – même si l'essai souligne que c'est la crise économique qui en est le catalyseur.

Un deuxième ensemble d'essais examine l'infrastructure politique de l'Afrabia au XXe siècle – les institutions, alliances et interventions par lesquelles les États africains et arabes ont réellement tenté de bâtir la solidarité que Mazrui envisageait. Le récit qu'Osama Abdel-Tawab consacre à l'Égypte nassérienne et au Ghana de Nkrumah reconstitue l'architecture diplomatique, militaire et culturelle d'une véritable alliance arabo-africaine, forgée contre l'endiguement colonial et les percées israéliennes, et défaite lors de l'« Année des revers » qui suivit la chute des deux dirigeants. L'histoire que Farid Boussaid consacre aux interventions marocaines au Zaïre pendant les crises du Shaba complique toute lecture romantique de la coopération afro-arabe, révélant à quel point la solidarité de Hassan II envers Mobutu était indissociable des calculs de la guerre froide, du partage de renseignements clandestin au sein du Safari Club, et du désir propre de Rabat d'obtenir des armes américaines. Quant à l'essai d'Abdimalik Ali Warsame sur Israël, l'Éthiopie et la Somalie, il renverse entièrement l'axe habituel de ce volume, montrant comment une puissance extérieure, ni arabe ni africaine, a exploité précisément la ligne de faille que Mazrui souhaitait effacer, en cultivant l'Éthiopie comme rempart contre un nationalisme somalien perçu comme le prolongement d'une hostilité arabe. Ensemble, ces essais insistent sur le fait que toute histoire de l'Afrabia doit tenir compte de l'instrumentalisation cynique, par la guerre froide, de la différence africano-arabe, et pas seulement de son dépassement idéaliste.

Un troisième ensemble de contributions retourne le cadre de Mazrui sur lui-même, interrogeant les catégories mêmes – race, esclavage, Arabe, Africain – qui constituent les fondations de l'Afrabia. L'essai de Hisham Aidi retrace comment les catégories raciales américaines, forgées dans une histoire spécifiquement états-unienne de l'esclavage et des droits civiques, ont été exportées vers le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord par les universités, les fondations, et désormais le Département d'État lui-même, imposant souvent un « discours de la ligne de couleur » là où les idiomes locaux de la différence fonctionnaient tout autrement. L'essai de Nathaniel Mathews démantèle le terme d'« esclavage arabo-islamique », soutenant qu'il confond religion et ethnicité, efface les arguments historiques de juristes musulmans comme Ahmad Baba qui condamnaient l'esclavage depuis l'intérieur même de la tradition, et importe un cadre anachronique, souvent islamophobe, sur une histoire bien plus hétérogène. Bouazza Benachir poursuit un argument parallèle, dans un registre différent, en insistant sur le fait que tout examen honnête de l'esclavage transsaharien doit résister à ce « balancement discursif » par lequel le commerce est imputé aux Arabes lorsqu'on s'adresse à des publics subsahariens, et à l'Occident lorsqu'on s'adresse à des publics arabes.

Enfin, deux essais s'aventurent aux marges de l'Afrabia. La méditation de Kenza Talmat sur la perte amazighe, l'ethnocide et la « Noirabie » des banlieues parisiennes affirme que l'arabisation elle-même a fonctionné comme une domination interne, que la réconciliation « afro-arabe » risque de reproduire si elle ne tient pas également compte de la dépossession propre aux Imazighen – un rappel que les peuples du Sahara ne sont pas seulement un pont entre deux blocs, mais une tierce partie dotée de subjectivités politiques qui lui sont propres. Enfin, l'entretien de Judith Scheele au sujet de son ouvrage Shifting Sands dissout le binôme Afrique/Arabie jusque dans ses racines géologiques et méthodologiques, en soutenant que le Sahara devrait être lu non pas comme une barrière en attente d'un pont afrabien, mais comme une région et un modèle à part entière, dont la diversité interne résiste précisément au genre de catégories totalisantes – Arabe, Berbère, Noir, Africain – vers lesquelles se sont tournés tant la cartographie coloniale que les écrivains nationalistes.

Globalement, ces essais complexifient l'idée d'Afrabia telle que la concevait Mazrui. Ils révèlent une histoire de la rencontre afro-arabe à la fois plus intime que la diplomatie (une table de petit-déjeuner partagée, une bande dessinée) et plus compromise par le pouvoir que ne l'admet la rhétorique de la solidarité (patronage de la guerre froide, catégories raciales importées en bloc, domination interne submergée sous le binôme arabo-africain lui-même). Trente ans après que Mazrui se soit demandé si les blessures entre Arabes et Africains guériraient aussi lentement que celles entre la Grande-Bretagne et l'Amérique, ou aussi rapidement et superficiellement que celles entre le Japon et les États-Unis, ce numéro suggère une troisième possibilité qu'il n'avait pas tout à fait nommée : que la guérison a été, dès le départ, partielle, inégale et contestée – non pas une réconciliation unique en voie d'achèvement, mais un débat continu sur qui a le droit d'appartenir à l'Afrabia, et selon quels termes.

— LA RÉDACTION