Lorsque la guerre a éclaté dans la capitale soudanaise, je me suis retrouvé prisonnier de mon immeuble, entouré de voisins que je connaissais à peine. Du jour au lendemain, nous n’avions plus que nous-mêmes. (30 décembre 2025)

Figure 1 De la fumée provenant du centre de Khartoum au cinquième jour des affrontements entre les forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (FSR), Soudan, 19 avril 2023. Ahmed Satti/Anadolu Agency/ Getty Images.

1.

Le vendredi 14 avril 2023 dans l’après-midi, alors que les derniers jours du ramadan touchaient à leur fin, je suis allé rompre le jeûne avec ma famille élargie à Omdourman, de l’autre côté du Nil, face à Khartoum, la capitale du Soudan. Cela faisait longtemps que je ne les avais pas vus à Omdourman. Né aux États-Unis de parents soudanais, j’avais travaillé comme journaliste indépendant à Khartoum entre 2007 et 2015. Après plusieurs années d’absence, j’étais revenu au printemps 2022 pour mener une nouvelle enquête, commencer l’écriture de mémoires, faire des recherches pour un livre sur la révolution soudanaise de 2018-2019, et rénover la maison de ma mère à Omdourman, où un gardien veillait depuis des décennies sur les biens de notre famille.

Vivant seul dans un studio du centre-ville de Khartoum, je ressentais vivement le manque d’un vrai repas fait maison, au milieu des vieilles maisons d’Omdourman et de ses ruelles étroites couvertes de poussière. Lorsque l’adhan (l’appel à la prière) retentit au coucher du soleil depuis une mosquée proche, nous commençâmes à manger : des dattes et de la baleela (des pois chiches bouillis), de l’aseeda (une pâte cuite) et du mullah (un ragoût), du hilu mur froid (une boisson épicée à base de sorgho) et du karkadé (hibiscus). Après le dîner, mon cousin me déposa à la mosquée al-Dhareer pour la prière de tarawih, les prières nocturnes du ramadan, que je fréquentais souvent autrefois ; le même jeune imam aveugle y dirigeait toujours l’office, avec cette voix d’une beauté singulière qui le distinguait. La mosquée faisait face à la maison du défunt Ismaïl al-Azhari, figure majeure du mouvement pour l’indépendance du Soudan ; je porte le prénom de son grand-père, le saint soufi Ismaïl al-Wali.

Plus tard dans la soirée, je retournai à Khartoum pour assister à un colloque organisé par le Syndicat des journalistes soudanais, consacré aux récents développements politiques du pays. Les sujets ne manquaient pas. Depuis la chute d’Omar el-Béchir en avril 2019, au terme de quatre mois de soulèvement populaire, la gouvernance du Soudan s’était enlisée dans une complexité byzantine. Le pays avait d’abord été dirigé par un fragile gouvernement de transition, composé de blocs civils et militaires, présidé par le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhan. Des élections libres avaient été promises pour les années suivantes, mais en octobre 2021, les militaires avaient évincé les civils.

Alors que le mouvement pro-démocratie issu de la révolution lançait vague après vague de manifestations contre le coup d’État, une lutte de pouvoir prenait forme au sein même de l’institution militaire, dominée, durant les dernières années du règne de Béchir, par deux forces rivales. D’un côté, l’armée régulière, connue sous le nom de Forces armées soudanaises (FAS). De l’autre, les Forces de soutien rapide (FSR), une milice paramilitaire promue par Béchir pour assurer sa protection personnelle, dirigée par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Les racines des FSR remontaient aux milices janjawid que l’appareil sécuritaire de Béchir avait soutenues dès 2003 pour combattre les rebelles dans la région occidentale du Darfour, des milices qui s’étaient rendues coupables d’atrocités de masse. En échange de leurs services, Béchir leur avait concédé le contrôle de vastes mines d’or. En 2015, il avait envoyé les FSR combattre comme mercenaires au Yémen, aux côtés de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, contre les Houthis. En 2021, le groupe avait élargi ses rangs, consolidé sa puissance militaire et étendu ses réseaux à l’échelle internationale.

En public, les dirigeants militaires des deux camps affirmaient en 2023 être en accord. Mais à Khartoum, beaucoup d’entre nous avaient entendu des rumeurs : les officiers supérieurs de l’armée voyaient d’un très mauvais œil cette milice hétéroclite devenir puissante, riche et pratiquement indépendante. Les habitants les plus aisés de la ville commencèrent à acheter des biens immobiliers à l’étranger. D’autres achetèrent des armes.

*

Au moment de la réunion du Syndicat des journalistes ce soir-là, la situation s’était encore tendue. On parlait d’un accord imminent entre l’armée et la coalition civile évincée, les Forces pour la liberté et le changement, après des mois de négociations. Dans le même temps, des partisans de l’ancien régime de Béchir diffusaient sur les réseaux sociaux des vidéos menaçant de saboter tout accord qui les exclurait. Beaucoup redoutaient que l’armée ne réinstalle des figures de l’ancien pouvoir, selon un schéma tristement familier dans la région à l’issue de soulèvements démocratiques. Parallèlement, les FAS et les responsables civils exigeaient l’intégration des FSR dans l’armée nationale. Mais la question du moment et des conditions concrètes de cette intégration suscitaient de vives oppositions.

Trois jours plus tôt, le 11 avril, des troupes des FSR s’étaient déployées contre toute attente dans la ville septentrionale de Marawi, près d’une base aérienne stratégique. Elles y avaient capturé vingt-sept pilotes de chasse égyptiens en entraînement avec l’armée soudanaise (traditionnellement alliée de l’armée égyptienne) et publié des vidéos les donnant en spectacle sur les réseaux sociaux. De longues négociations en coulisses, menées par des intermédiaires, avaient abouti à des déclarations rassurant le public et promettant une désescalade. Certains d’entre nous quittèrent la réunion ce soir-là en espérant que la raison l’emporterait.

Le lendemain matin, samedi 15 avril, je me réveillai pour un suhoor léger, le repas pris avant l’aube pendant le ramadan. Quelques heures plus tard, alors que je m’apprêtais à sortir de mon studio pour faire des courses en vue de l’Aïd al-Fitr, j’entendis des coups de feu depuis mon appartement au deuxième étage - une courte rafale lointaine, suivie de tirs nourris et plus puissants. En me penchant depuis mon balcon sur l’avenue El-Jamhuriya, je vis plusieurs voitures et un SUV rouler à toute vitesse à contresens sur la rue déserte. Je saisis mon téléphone et commençai à filmer.

Je passai alors la journée rivé à mon ordinateur, à suivre les nouvelles en provenance de toute la ville, à donner des entretiens à la presse internationale au sujet de ce qui apparaissait déjà clairement comme une escalade majeure. À midi, l’électricité fut coupée. Juste avant le coucher du soleil, on frappa à ma porte : c’était ma voisine Ikram Ahmed, une femme d’âge mûr qui gérait notre immeuble avec son mari de soixante-seize ans. Jusqu’alors, nos échanges n’avaient guère dépassé les politesses de circonstance - salutations discrètes, hochements de tête - mais à présent, dans un élan d’hospitalité soudanaise, elle me demanda si j’avais besoin de quelque chose pour l’iftar : « J’ai du poulet, du riz et du mullah. »

J’acceptai le poulet. Lorsque la nuit tomba, j’allumai une lanterne LED fonctionnant sur batterie et m’assis pour manger. Quand l’adhan retentit depuis la Grande Mosquée de Khartoum toute proche, les tirs cessèrent pendant une demi-heure, laissant place à un silence irréel. Les soldats des deux camps s’étaient eux aussi arrêtés pour rompre le jeûne et prier.

2.

Le complexe d’appartements Slavos, où je vivais, avait été construit dans les années 1950 par un promoteur immobilier grec dont il portait le nom. Les deux bâtiments, séparés par une cour intérieure, comptaient parmi les plus anciennes structures en béton d’une ville réputée pour ses maisons de plain-pied en briques et ses heishan, ces cours soigneusement entretenues. Le complexe avait été le premier de la ville à être équipé d’un ascenseur.

« Mon père et mon oncle pensaient que le Soudan se développerait », me raconta le mari d’Ikram, Nicholas Marketo. Slavos était son oncle ; le père de Nicholas, homme d’affaires grec, avait émigré au Soudan dans les années 1940, à une époque où le pays était perçu comme une terre d’opportunités. Durant la période coloniale britannique, puis dans les décennies qui suivirent immédiatement l’indépendance, des communautés de commerçants grecs, italiens, arméniens, syriens et juifs prospérèrent dans le centre-ville de Khartoum. Le quartier était alors le cœur de la vie nocturne de la capitale, animé de cafés, de librairies, de bars et de clubs. Quelques vestiges de cette époque subsistaient encore, notamment le café Papa Costa, première boulangerie moderne de Khartoum, et la place Etinay, toute proche, lieu de prédilection des artistes, écrivains et militants.

À l’origine, le complexe Slavos accueillait des missions diplomatiques et les bureaux de grandes entreprises. Mais dans les années 1980, il commença à attirer des résidents : des expatriés installés de longue date, ainsi que des Soudanais de la diaspora issus des classes moyennes supérieures, revenus s’établir au Soudan. Par la suite, au cours de la décennie suivante, des politiques sociales rigides, la corruption, la fuite de certains entrepreneurs ainsi que l’instauration d’un couvre-feu nocturne poussèrent hors du centre-ville une grande partie de la vie commerciale et culturelle de Khartoum. Les bâtiments gouvernementaux, eux, restèrent. Parmi eux, le palais républicain, établi au XIXᵉ siècle par les Ottomans. Ces dernières années, des entreprises liées aux FSR avaient cherché à consolider leur empire économique en acquérant des biens immobiliers dans le quartier, attirées notamment par sa réputation de richesse ancienne et de prestige. Quelques mois plus tôt, je me trouvais par hasard devant la librairie Marawi, vieille de soixante-dix ans, autrefois lieu de rendez-vous des intellectuels de la ville, lorsqu’elle ferma définitivement ses portes. Un employé de longue date remit alors les clés aux nouveaux propriétaires, affiliés aux FSR.

Figure 2 Le complexe résidentiel Slavos, dans le centre-ville de Khartoum (Soudan), le 17 juin 2022. Isma’il Kushkush.

Lorsque le deuxième jour des combats commença, le concierge de l’immeuble, Abdelhakim Elfafoul, que tout le monde appelait Hakim, fit le tour des appartements pour avertir les résidents : les FSR, qui cherchaient à contrôler le centre-ville et à affronter l’armée retranchée à quelques rues de là, avaient positionné des soldats devant le complexe et des snipers sur les toits voisins. Nous étions tous piégés dans l’immeuble, y compris le percepteur municipal de la taxe sur les déchets, venu ce matin-là. L’électricité était coupée ; pendant les jours suivants, Hakim transporterait les téléphones déchargés et leurs chargeurs jusqu’aux stations de recharge portables du complexe. Il me demanda de baisser la voix, de peur d’attirer l’attention des hommes armés. Je pris ses inquiétudes au sérieux : les combattants des FSR étaient connus pour leurs pillages et pour leur grande brutalité, et Hakim avait une famille à protéger. Les jours suivants, je cachai mon argent liquide et mon passeport dans le four, et dormis à même le sol, au centre du studio, craignant que des balles ne viennent de l’extérieur ou que des soldats ne forcent la porte.

Le lendemain, je commençai à m’aventurer dans les autres parties du complexe. Je n’avais jamais vraiment parlé à la plupart de mes voisins. Mais tout à coup, nous n’avions plus que nous-mêmes. Je ressentais le besoin de savoir qui ils étaient.

*

Au deuxième étage, deux hommes faisaient face à la cour intérieure, baignée de soleil, et utilisaient un petit dispositif solaire pour recharger leurs téléphones. L’un deux, Mohamed Kamal, travaillait comme chef de projet pour les programmes de préservation du patrimoine du British Council local. Comme moi, il avait grandi hors du Soudan. L’autre homme, Godwin venait d’Inde ; web designer, il avait rejoint Khartoum treize mois plus tôt pour travailler dans l’entreprise de son oncle. C’était la première fois qu’il quittait son pays. Il était réservé, silencieux, mais manifestement bouleversé.

Depuis l’appartement au-dessus, une autre résidente descendit à son tour pour utiliser le chargeur. Elle portait une jupe à motifs africains, et Mohamed Kamal m’indiqua qu’elle venait du Congo. Elle semblait avoir pleuré. « Ce pays, ce pays… », répétait-elle.
Alors qu’elle regagnait son étage, j’aperçus un homme blanc, mince, qui descendait dans la cour tant bien que mal depuis la terrasse du deuxième étage de l’immeuble d’en face. « C’est Sam, me dit Mohamed Kamal. Il est Australien ».

J’avais déjà croisé Sam une ou deux fois dans le complexe, coiffé d’un fedora de paille. Il avait, à un moment donné, soutenu Trump, poursuivit Mohamed Kamal, et « ne croit pas que le Covid existe ». Plus tard, Sam m’expliqua qu’il avait travaillé à Dubaï avant de venir à Khartoum. Il avait trouvé en 2010 un emploi bien rémunéré dans une société immobilière qatarie et y faisait depuis lors des séjours réguliers, mais le début de la pandémie l’avait contraint à rester à Khartoum. Sam disait aimer la « simplicité de la vie »  et le « retard » du Soudan, mais il n’aimait pas ce qu’il appelait, de façon assez énigmatique, son « empreinte communiste ». Lorsque les combats avaient éclaté, il était descendu dans la rue pour voir ce qui se passait. Un soldat des FSR lui avait « foutu une sacrée trouille » en tirant, et une fois de retour dans son appartement du quatrième étage, Sam avait lancé une tomate pourrie sur les troupes. L’un des soldats avait riposté. Plus tard, Sam me montra l’endroit où la balle avait frappé son plafond et son climatiseur.

Sam nous dépassa en remontant l’escalier en colimaçon vers l’étage supérieur. Peu après, nous l’entendîmes s’emporter contre la femme congolaise, sans parvenir à distinguer l’objet de la dispute. Il redescendait déjà les marches, lorsque Hakim déboucha dans la cour. Vêtu d’une jellabiya blanche traditionnelle, les deux bras levés, il agita les mains pour nous faire taire et  chuchota : « Vos voix ! Ils vont nous entendre ! »

Je montai au troisième étage et me présentai à la femme et à sa colocataire, toutes deux enseignantes à la Confluence International School of Khartoum, un établissement privé situé à quelques rues de là, tenu par la communauté gréco-soudanaise. La colocataire, Carmella Akinyi, m’expliqua qu’elle était arrivée du Kenya quatre ans plus tôt, dans l’idée de gagner un peu d’argent. Mamie Mpongo, la femme originaire du Congo, n’était là que depuis six mois. Elle avait grandi à Kinshasa. Ce qu’elle y avait vécu, me dit-elle, n’était pas sans rappeler l’expérience des habitants de Khartoum, longtemps tenus à distance des conflits qui ravageaient les périphéries de leur pays. Sa famille avait émis des réserves quant à son choix de travailler au Soudan, mais elle voulait saisir l’opportunité, et le salaire correct qui l’accompagnait.
« On ne voit que des images du Soudan du Sud et du Darfour », dit-elle.
Elle les avait convaincus que Khartoum était différente, qu’elle y serait en sécurité.

Figure 3 Un panneau près de l’ascenseur du complexe résidentiel Slavos, à Khartoum (Soudan), le 19 avril 2023. Isma’il Kushkush.

Il s’avéra que Sam leur avait rendu visite pour discuter des moyens de quitter l’immeuble ; Mamie me confia qu’elle avait perdu son sang-froid lorsqu’il l’avait traitée de « satanée africaine ». Tandis que nous parlions, leur voisin, d’âge mûr, sortit de chez lui et passa devant nous. Mince, bien bâti, la chemise soigneusement rentrée dans le pantalon et les cheveux coupés court, il me salua d’un signe de tête et s’arrêta quelques instants pour échanger quelques mots. Hakim m’avait dit qu’il s’agissait d’un ancien militaire nommé Ehab, aujourd’hui employé par une entreprise agricole à Omdourman Ouest. Après son départ, Mamie et Carmella m’expliquèrent qu’elles le voyaient rarement : il entrouvrait sa porte, jetait un coup d’œil, puis la refermait aussitôt s’il apercevait quelqu’un. « C’est un fantôme », lança Mamie en riant.

Carmella me raconta ensuite leur journée de la veille. Elle s’était réveillée plus tôt que d’habitude, au bruit de détonations violentes. D’abord, elle avait cru à des grenades lacrymogènes, celles que les forces de sécurité, y compris les FSR, tiraient fréquemment sur les manifestants des comités de résistance menés par les jeunes, lorsqu’ils marchaient vers le palais républicain. Mais lorsqu’elles comprirent que ces combats n’avaient rien à voir avec ce qu’elles connaissaient, les deux femmes s’enfermèrent dans leur appartement et restèrent allongées au sol pendant plus de six heures. Mamie me montra une vidéo qu’elles avaient publiée sur Instagram. « Le popcorn est en train de cuire », dit-elle en riant, tandis que toutes deux imitent le bruit des rafales de mitrailleuse. Puis une explosion retentit hors champ, et leurs rires s’interrompirent brusquement. « Eh ! dit Carmella, là, ça devient sérieux. »

*

D’autres voisins semblaient prendre les combats avec encore plus de détachement. Le lendemain, en traversant l’immeuble d’en face, je tombai sur un petit groupe installé au rez-de-chaussée, assis sur des tabourets, en train de boire du thé. Parmi eux se trouvaient deux des gardiens de l’immeuble, Salih et un membre de sa famille, Mohamad Abbakar, tous deux originaires du Darfour. Je leur demandai ce qu’était devenu Kuku, un troisième gardien venu des monts Nouba ; ils me répondirent qu’il n’était pas de service le jour où les combats avaient éclaté. Salih me raconta qu’il avait jeté un œil à travers le portail métallique donnant sur le trottoir et aperçu des piles de billets le long du mur et des billets épars flotter dans la rue. Les combattants des FSR avaient pillé de nombreuses banques dans le quartier.

Le groupe fut bientôt rejoint par une femme originaire du Soudan du Sud, Flora, accompagnée de son jeune fils, Yongo, ainsi que par une femme d’âge mûr vêtue d’une longue abaya, le visage couvert d’un niqab. Le mari de Flora étudiait en Chine, m’expliqua-t-elle, et après le déclenchement de la guerre au Soudan du Sud, elle était revenue avec yongo à Khartoum, la ville où elle avait grandi. « Ce n’est pas nouveau pour nous », dit-elle simplement.
Soudain, une explosion fit trembler le sol à l’extérieur, les soldats des FSR se mirent à crier, et un silence immédiat s’abattit sur le groupe.

Lorsque le tumulte se dissipa, je me tournai vers la femme en niqab. Elle s’appelait Nora et était irlandaise. Convertie à l’islam six mois plus tôt, elle avait voulu vivre son premier ramadan dans un pays majoritairement musulman. Je lui demandai si elle avait peur. Elle écarta la question d’un geste : « J’ai grandi en Irlande. »

Les tirs commençaient généralement à l’aube et, à de rares interruptions près, se poursuivaient jusque tard dans la soirée. Par moments, on entendait des rafales rapides d’AK-47 ; à d’autres, le martèlement plus lourd des mitrailleuses DShK alimentées au gaz, des explosions de mortiers et d’artillerie lourde, ou, plus terrifiant encore, le rugissement d’un avion de chasse MiG, suivi d’un sifflement à peine audible. Après que chacun se fut précipité à couvert, le sifflement montait en intensité avant d’exploser tout près : les immeubles en tremblaient.

« On connaît ces bruits », me dit Mohamad Almohamad, mon voisin du deuxième étage.
« Les pires viennent du ciel : on ne sait jamais où les bombes vont tomber. » Mohamad Almohamad vivait avec ses cousins jumeaux, Ahmed et Mohamed Alasaad, avec lesquels il possédait un magasin d’électronique sur l’avenue Al-Hurriya, une artère commerciale animée située à sept rues à l’ouest. Tous trois venaient de Palmyre, en Syrie. En 2015, alors qu’ils étaient adolescents, ils avaient vu l’État islamique s’emparer de leur ville antique. Ils m’expliquèrent y être restés piégés pendant un mois, en plein ramadan, témoins des décapitations comme de la destruction des sites historiques. Lorsqu’ils parvinrent à s’enfuir, ils marchèrent deux jours à travers le désert jusqu’à Homs, où ils restèrent plusieurs années. Ils y obtinrent des diplômes universitaires en ingénierie, avant de s’installer à Khartoum en 2021, à une époque où le Soudan faisait partie des rares pays à accueillir les réfugiés syriens sans visa.

Figure 4 Une cour du complexe résidentiel Slavos, à Khartoum (Soudan), le 16 septembre 2022. Isma’il Kushkush.

Les « gamins syriens », comme Carmella les appelait plus tard avec affection, savaient combien il était crucial de conserver des batteries de secours à la maison. Ils entreposaient également une partie de leur marchandise dans leur appartement, qui devint notre centre de recharge. Il arrivait qu’on fasse la queue pour y entrer. Le matin même où les combats avaient éclaté, un quatrième colocataire, Ashraf Alahmed, était parti tôt pour ouvrir le magasin. Quand nous avons fini par comprendre ce qui se passait, il s’y trouvait encore, coincé sur place, mais il resta en contact avec ses cousins. Dans de telles circonstances, Mohamad Almohamad et les autres l’avaient appris à leurs dépens : le mieux était de rester là où l’on était et d’éviter les rues.
« Tout ce qu’il te faut, c’est un endroit sûr, avec de l’eau et de la nourriture », me dit-il.
« N’essaie pas de savoir si tu pourras partir. Ça, c’est entre les mains de Dieu. »

3.

Nous essayions tous de comprendre comment faire face à ce que nous appelions al-ḥāla dī, la situation. Rester sur place ou partir ? Le samedi, l’ambassade des États-Unis m’avait adressé un message d’alerte me recommandant de me confiner. Compte tenu de la volatilité extrême de la situation et de la fermeture de l’aéroport international dès le début des combats, le message précisait qu’il n’existait « aucun projet d’évacuation coordonnée par le gouvernement américain pour les ressortissants des États-Unis ». Au début, je comprenais la prudence de l’ambassade. Mais à mesure que les jours passaient sans nouvelle, la frustration finit par l’emporter.

Dans un premier temps, la plupart d’entre nous dans l’immeuble étaient d’accord : nous allions attendre et observer avant de nous risquer dehors. Ikram et Hakim connaissaient bien le quartier et estimaient qu’il serait trop dangereux d’essayer de partir. Partout dans la ville, les habitants de Khartoum devaient sans doute mener les mêmes réflexions. Mais dans notre voisinage immédiat, nous nous retrouvions largement livrés à nous-mêmes : notre immeuble faisait partie des rares bâtiments résidentiels au cœur d’une zone essentiellement commerciale. Ceux d’entre nous qui disposaient de relais à l’étranger commencèrent à appeler leurs ambassades, leurs amis, leurs contacts hors du pays. Comme Mohamed Kamal et moi parlions aussi bien arabe qu’anglais, nous faisions circuler les informations dès que de nouveaux éléments nous parvenaient.

Mais attendre comportait ses propres risques. Nous nous trouvions de fait pris entre les deux forces : à trois avenues au sud du palais républicain tenu par les FSR, et à trois rues à l’ouest de la zone contrôlée par l’armée. Des rumeurs circulaient selon lesquelles des soldats des FSR auraient investi l’hôtel Acropole, juste à côté. Un peu plus loin, on distinguait d’épaisses colonnes de fumée noire s’élevant du bâtiment vitré de Byblos Bank Africa.

Pendant que nous restions coincés, de nombreux habitants de Khartoum prenaient la fuite. En dépit de l’absence de coordination américaine ou de directives claires des ambassades, la plupart des ressortissants étrangers parvenaient à quitter le pays par leurs propres moyens. D’autres Khartoumites quittaient le pays par la route ou par avion depuis Port-Soudan. Beaucoup se repliaient vers des villes de l’intérieur. Un vendeur de livres d’occasion, qui m’avait laissé prendre des ouvrages sur son étal en me permettant de payer plus tard, m’envoya un message sur WhatsApp : il voulait quitter Khartoum pour Wad Madani, au sud, et me demandait si je pouvais lui avancer le prix du billet. Je lui fis le virement immédiatement.

Un ami m’avait mis en relation avec deux militants des comités de résistance à Khartoum, Mutaz Khandagawi et Muhammad Ahmad, dans l’espoir qu’ils puissent organiser un bus pour évacuer notre groupe lorsque la situation le permettrait. Je préparai deux petits sacs avec mon ordinateur portable, des carnets, des clés USB  et, après une longue hésitation, six livres légers, en en laissant des centaines derrière moi. Parmi ceux que j’emportai figuraient des éditions originales dédicacées de trois recueils du poète soudanais Mohammed El-Makki Ibrahim, que j’avais rencontré quelques semaines auparavant. Marqué par l’élan des années soixante, il avait écrit des vers célébrant la révolution d’Octobre 1964, premier soulèvement populaire du pays contre la dictature :

Par ton nom vert,
ô Octobre,
la terre chante.
Les champs sont en feu,
de blé et de promesses,
et d’espoir,
et la terre a ouvert
ses trésors,
appelant,
en ton nom -
que le peuple
soit victorieux,
et que les portes des prisons soient brisées.

Rasha Ahmad, l’épouse de Hakim, tenta d’alerter l’opinion sur notre situation par les réseaux sociaux. En arabe, elle écrivit sur Facebook que des familles étaient bloquées dans un immeuble du centre-ville et publia le numéro de téléphone portable de son mari. Des chaînes d’information arabes par satellite appelèrent alors pour des interviews.
« Nous avons des enfants, et nous avons peur », dit Rasha à une journaliste.
Lorsque les bombardements s’intensifièrent, sa fille demanda : « Maman, est-ce que je peux retourner dans ton ventre ? » Samantha, la fille d’Ikram, se cacha sous une table pendant les trois premiers jours. Depuis mon appartement, de l’autre côté de la cour, je l’entendis vomir à plusieurs reprises.

Ikram veillait toujours à ce que chacun ait quelque chose à manger, au moins un repas par jour. Nous survivions grâce aux dattes, au pain et au poulet, une partie provenant du réfrigérateur qu’elle et son employée de maison éthiopienne avaient rempli pour l’Aïd al-Fitr, juste avant le début des combats. Mais au troisième jour de notre confinement, les réserves de nourriture s’amenuisaient, et le réservoir d’eau sur le toit était vide. Nous commençâmes alors à descendre jusqu’à la citerne au sol et à utiliser un vieux tuyau d’arrosage pour remplir des seaux ; j’y allais tôt le matin, pour éviter l’attente. Sans eau pour tirer les chasses et avec les déchets qui s’accumulaient dans la cour, l’air devint irrespirable. En avril, les températures à Khartoum avoisinent les quarante degrés. Je brûlais des bâtonnets d’encens au musc et à l’ambre pour masquer les odeurs.

Dans de telles conditions, certains habitants de l’immeuble cessèrent de jeûner. D’autres poursuivirent, j’en faisais partie. Le sixième jour des combats, Hakim invita Mohamed Kamal, Godwin et moi à partager le dernier iftar dans son appartement. Une heure plus tard, l’Agence de presse soudanaise annonça la fin du ramadan et le début de l’Aïd al-Fitr. Un cessez-le-feu avait été décrété pour la fête, mais il vola en éclats presque aussitôt.

Puisque personne ne rendait visite à sa famille ni ne se rendait à la mosquée, Ikram proposa que ceux qui le souhaitaient prient dans l’immeuble. Le lendemain matin, nous fûmes onze à nous retrouver au troisième étage, où elle avait étendu deux grands matelas de paille. Je m’assis à côté de Mohamad Almohamad et, la tête baissée, nous répétâmes à voix basse les takbīr de l’Aïd - « Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar » - que nous percevions, portés de loin, depuis des mosquées lointaines. Au moment de la prière, Hakim me rappela de réciter à voix basse.

*

J’étais alors en contact quotidien avec Mutaz Khandagawi, qui se portait volontaire pour aider des familles à organiser leur départ et à repérer des itinéraires sûrs à travers la ville. Il avait noué des liens avec certaines des nouvelles autorités et me mit en relation avec le commandant local des FSR afin de tenter de négocier un passage sécurisé. Les deux fois où nous échangeâmes, le commandant se lança dans une diatribe contre les kayzān et les filūl - les islamistes et les vestiges du régime de Béchir. Les FSR, affirmait-il, se battaient pour la démocratie.

Ce discours n’avait rien de nouveau. Les FSR étaient restées en retrait pendant les derniers jours des manifestations contre le régime islamiste de Béchir ; une fois celui-ci renversé, elles s’étaient empressées de se présenter comme les véritables héritières de la révolution. Depuis que le Soudan avait gagné son indépendance, en 1956, la composition des gouvernements a été largement dominée par des personnalités politiques issues du nord et du centre du pays. Les FSR se réclamaient, quant à elles, des groupes arabes nomades de l’ouest, une région qui avait aussi vu émerger, deux décennies plus tôt, des mouvements armés non arabes révoltés contre la marginalisation imposée par l’État. C’est précisément à leur encontre que les prédécesseurs des FSR avaient mené des campagnes de répression d’une violence extrême, infligeant à ces populations des châtiments collectifs que de nombreuses organisations de défense des droits humains ont qualifiés de génocide.

Les nomades arabes de cette région ont, eux aussi, des griefs légitimes, notamment la perte de terres de pâturage du fait des lois foncières coloniales et du changement climatique. Mais désormais, pour masquer ses intérêts prédateurs, les FSR s’appropriaient la rhétorique de leurs anciennes victimes, allant jusqu’à appeler à la destruction de « l’État de 1956 » et à la « refondation » du Soudan sur de nouvelles bases politiques. Dans les années qui précédèrent avril 2023, le groupe s’était considérablement étendu, recrutant dans le nord, le centre et l’est du pays, au-delà de son assise sociale historique. Il attirait désormais aussi des professionnels et des intellectuels, séduits à la fois par son opposition aux kayzān, par les avantages matériels qu’il offrait, et par la manière dont les FSR cherchaient à se poser en incarnation politique d’un « nouveau Soudan ». Dans le même temps, les FSR avaient engagé des lobbyistes occidentaux et des communicants aguerris afin de se redéfinir, non plus comme une milice armée, mais comme un acteur politique légitime. Elles avaient également renforcé leurs alliances régionales, en particulier avec les Émirats arabes unis, accusés depuis le début de la guerre de fournir clandestinement des armes et un soutien matériel au groupe paramilitaire en échange de l’or soudanais.

Figure 5 Des membres des FSR montent la garde lors d’un rassemblement en faveur du Conseil militaire de transition du Soudan, dans un village situé à environ cinquante-six kilomètres au nord de Khartoum (Soudan), le 22 juin 2019. Yasuyoshi Chiba/AFP/Getty Images.

Les tentatives des FSR pour se réinventer avaient peut-être séduit des soutiens inattendus, mais dès ces premiers jours, il n’était pas difficile, lorsqu’on connaissait le passé du groupe et que l’on regardait les vidéos que ses combattants publiaient sur les réseaux sociaux, de percer à jour cette mise en scène. Nous avions de bonnes raisons de redouter les soldats qui nous encerclaient. Une nuit, tard, j’entendis de violents coups de feu résonner dans toute la galerie couverte du rez-de-chaussée. Un chien poussa alors un long hurlement aigu, avant que sa plainte ne se brise en une série de cris courts et hachés, interminables, jusqu’à ce qu’ils cessent enfin. Même les camarades du soldat des FSR le réprimandèrent. « Pourquoi ? », demanda l’un d’eux.

Au matin du septième jour, Salih sortit et demanda aux soldats des FSR l’autorisation d’aller chercher de la farine et de l’huile, comme il l’avait déjà fait les jours précédents. Mais il s’agissait cette fois d’un nouveau groupe. L’un des soldats leva la crosse de son fusil contre la poitrine de Salih, exigeant de savoir qui se trouvait dans l’immeuble et pourquoi ils n’étaient pas encore partis. Salih répondit qu’il y avait des familles et des khawājāt, des « étrangers », mais aussi, plus largement, des « Blancs ». Les hommes, peu convaincus, voulurent des preuves qu’il n’y avait ni soldats ni journalistes dans le bâtiment.

J’étais assis avec Mohamed Kamal, Mamie et Carmella sur une terrasse du deuxième étage lorsque nous vîmes Sam et Nora descendre l’escalier, Mohamad Abbakar portant leurs valises. Nous marmonnâmes tous la même chose : « Évidemment qu’ils vont évacuer les khawājāt en premier. » Mais dix minutes plus tard, nous les vîmes revenir : ils avaient été présentés comme preuve que Salih disait la vérité. Je fus soulagé qu’il n’ait pas mentionné le seul journaliste présent dans le complexe.

*

Nous commencions tous à perdre un peu pied. Cet après-midi-là, j’aperçus un narguilé posé devant la porte de l’appartement de Mohamed Kamal, au deuxième étage, et je proposai que l’on fume. Nous allumâmes un peu de mon tabac à la rose et tirâmes quelques bouffées tandis que les coups de feu résonnaient dans la cour. À un moment, Mohamed Kamal invita Mamie et Carmella à se joindre à nous. Carmella refusa de fumer - ce n’était pas bon pour la santé, dit-elle - mais resta avec nous pour passer le temps. Bientôt, la conversation dériva vers Bob Marley. Carmella se mit à fredonner doucement le refrain de Three Little Birds, hochant la tête au rythme de la mélodie, ses longues tresses accompagnant le mouvement. Nous finîmes tous par chanter avec elle.

« Un jour, on repensera à tout ça en riant », dit Mamie. Elle nous dit qu’elle était une « fervente chrétienne » et demanda si nous pouvions nous tenir la main pour prier. « Mon Dieu, dit-elle, nous te demandons de nous protéger tous, pour qu’aucune balle perdue ne nous atteigne, pour qu’aucun homme de la milice ou de l’armée ne vienne nous attaquer. Protège-nous lorsque nous quitterons Khartoum. Et fais que nous nous retrouvions un jour. »

Ailleurs dans l’immeuble, la patience s’effritait. Le huitième jour, alors que plusieurs d’entre nous attendaient de pouvoir recharger leurs téléphones devant l’appartement des « gamins syriens », nous vîmes passer Anastasios. Mi-chypriote, mi-érythréen, il avait déjà vécu au Soudan par le passé et se faisait appeler par un surnom arabe, « Achraf ». Il était revenu à Khartoum pour se marier : lui et sa jeune épouse séjournaient au Slavos Building pour leur lune de miel. En passant, Achraf dit à Ikram qu’il allait sortir parler aux soldats et tenter de les convaincre de le laisser partir. Il fallut quelques secondes pour que tout le monde comprenne qu’il ne bluffait pas. Ikram et d’autres se précipitèrent derrière lui, le suppliant de ne pas y aller. Il finit par céder et remonta l’escalier, en secouant la tête de dépit.

Mohamed Kamal et moi étions restés convaincus qu’il valait mieux ne pas bouger tant qu’il ne serait pas entièrement sûr de quitter le complexe. Mais Rasha, qui recevait des appels pressants de sa famille, voulait partir, et elle finit par convaincre Hakim. Quelle que soit la décision finale, dit Ikram, et tout le monde acquiesça, nous serions plus en sécurité si nous restions ensemble. Finalement, voyant que nous étions minoritaires, Mohamed Kamal et moi acceptâmes d’accélérer notre départ.

La huitième nuit, je reparlai avec Khandagawi. Il avait été occupé à suivre de près ce qui se passait dans le centre-ville et à passer des coups de téléphone, m’expliqua-t-il. Selon lui, la situation était trop instable pour qu’un bus puisse venir jusqu’au centre-ville pour évacuer directement le groupe depuis l’immeuble. Il suggéra que certains d’entre nous s’adressent eux-mêmes aux soldats des FSR afin de voir s’ils accepteraient de nous laisser entrer dans la ville, ce qui nous permettrait soit de trouver un abri plus sûr, soit de tenter notre chance avec l’une des évacuations internationales. Nous acceptâmes. Pour ceux d’entre nous qui espéraient partir, lui et Muhammad Ahmad disaient pouvoir obtenir deux appartements dans le complexe résidentiel d’Al-Rowad, à l’ouest de la ville, qui serviraient d’étapes intermédiaires.

Jusqu’au bout, je continuai d’arroser deux plantes posées devant ma porte. L’une était un hibiscus, sur le point de fleurir. Douze ans plus tôt, alors que le Printemps arabe commençait à balayer la région, j’avais retrouvé deux amis au café Papa Costa avant d’aller couvrir une manifestation toute proche. Nous nous demandions si un soulèvement pro-démocratie pouvait advenir au Soudan. En pensant à la révolution du Jasmin en Tunisie, à celle des Roses en Géorgie et à la révolution des Tulipes au Kirghizstan, l’un de nous lança l’idée d’une « révolution de l’Hibiscus ». Mais en 2019, lorsqu’elle eut lieu, les révolutions au noms de fleurs n’étaient plus à la mode.

4.

Le matin du 23 avril, j’établis une liste des résidents et de leurs nationalités, que j’envoyai à Hakim et à Ikram. Ils passèrent ensuite de porte en porte pour s’assurer que personne ne manquait à l’appel. Nous étions trente-deux : Soudanais, Grecs, Sud-Soudanais, Syriens, Égyptiens, Éthiopiens, Congolais, Kényans, Indiens, Chypriotes, Érythréens, Irlandais, Australiens et Américains. Nous nous rassemblâmes tous au rez-de-chaussée du bâtiment est. Nora, semblait-il, avait emporté tout ce qu’elle possédait. Elle s’assit sur une marche pour attendre et se mit à pleurer. Mohamed Kamal était en retard ; nous allâmes voir ce qui se passait.

Il essayait d’attraper ses deux chats. « C’étaient mes enfants », m’expliqua-t-il plus tard.
Il parvint à mettre l’un d’eux, Larry, dans un sac de sport en toile dans lequel il avait découpé de petits trous ronds. Mais l’autre refusa obstinément de suivre, griffant et mordant avec fureur. Quand Mohamed Kamal descendit enfin, sa main droite saignait. Ikram remonta avec lui à l’appartement ; ils laissèrent de la nourriture au sol et ouvrirent les fenêtres. À leur retour, il était temps de partir.

Trois membres du groupe allèrent plaider auprès des soldats des FSR postés à l’extérieur. Hakim sembla sur le point de les accompagner, puis se ravisa (« au cas où l’un d’eux aurait un problème avec les gens du nord », m’expliqua-t-il plus tard). Lorsque le trio revint, les combattants des FSR ordonnèrent à tout le monde de se mettre en file. Les femmes et les enfants sortirent d’abord, puis le reste d’entre nous suivit, avec une brouette pour Nicholas, au cas où il ne pourrait pas aller jusqu’au bout à pied. J’avais dissimulé dans mon sac à dos mon téléphone Galaxy avec un numéro soudanais, et glissé mon iPhone, avec un numéro américain, dans mes sous-vêtements. C’était la première fois que nous quittions l’immeuble depuis neuf jours. Nous apprîmes plus tard que, ce même matin, les forces américaines avaient évacué le personnel de l’ambassade en hélicoptère de Khartoum vers Djibouti.

Avant la guerre, l’avenue El-Jamhuriya était noire de bus lancés à vive allure, d’employés de banque en uniforme, de vendeuses de thé et de marchands ambulants. C’était la rue qui, pour beaucoup de Soudanais, incarnait le mieux la chanson d’Igd al-Jalad de 1985 : « Ô la beauté du Nil / et Khartoum la nuit ». À présent, elle était déserte, à l’exception des soldats des FSR - certains tête nue, d’autres le visage couvert de turbans kadamol. Les rues étaient poussiéreuses et jonchées de détritus : boîtes de thon, sachets de chips, canettes de soda, bouteilles d’eau. Nicholas, qui ne s’était pas complètement remis d’une récente opération du cœur, s’arrêtait toutes les quelques minutes pour reprendre son souffle. Il pointait sa canne, plissait les yeux et disait : « ici, il y avait tel immeuble », ou « cet immeuble appartenait à un tel ». La Khartoum de son enfance était en flammes.

Figure 6 L’avenue El-Jamhuriya au coucher du soleil, à Khartoum (Soudan), le 14 mars 2023. Isma’il Kushkush.

Je fixais les vieux immeubles et les rues, redoutant qu’eux et leurs habitants aient disparu lorsque - ou si - je revenais un jour : Al-Toma, qui me préparait mon café du matin ; Anwar, qui me vendait les deux journaux que je lisais ; Thanasis, le directeur de l’hôtel Acropole, qui m’avait conseillé cet appartement ; Abbaker, le gérant du magasin d’électronique où j’échangeais des dollars contre des livres soudanaises ; Mustafa, le bouquiniste qui me dénichait de vieilles éditions rares ; El Tayeb, le chauffeur de taxi bourru. L’ancien bureau de poste, le palais républicain, le musée national, la grande mosquée, la place Etinay, le café Papa Costa, al-Suq al-Arabi, les tombeaux turcs, la cathédrale Saint-Matthieu, l’université de Khartoum, le Grand Hotel, la forêt de Sunut, le mugran, là où les deux Nils se rejoignent.

Les soldats des FSR que nous croisâmes en chemin se montrèrent étonnamment polis. La plupart étaient très jeunes, portant des mitrailleuses russes PKM presque aussi longues qu’eux. Ils nous donnèrent de l’eau et proposèrent de transporter Nicholas en pick-up sur quelques pâtés de maisons. J’appris plus tard que certains avaient même demandé s’ils pouvaient filmer une vidéo avec notre groupe : l’équipe de communication du groupe paramilitaire cherchait manifestement à redorer son image. L’idée resta sans suite.

Certains d’entre nous espéraient rejoindre la rue El Sitteen, au sud de la ville, où l’ONU, les ambassades et les organisations internationales coordonnaient les évacuations hors du pays. D’autres voulaient gagner Um Badda, un quartier d’Omdourman où Ikram possédait un autre immeuble, et aviser depuis là-bas. Nous continuâmes à marcher jusqu’à l’avenue El-Hurriya. Vingt-deux personnes du groupe - pour la plupart des Soudanais, mais aussi Godwin, les « gamins syriens », Ehab et l’employée de maison éthiopienne d’Ikram — poursuivirent vers l’ouest avec Ikram et Hakim, en direction d’Omdourman. Je rejoignis les neuf autres qui prenaient la direction du sud, le long de l’avenue El-Hurriya, vers le complexe d’Al-Rowad. Nous confiâmes nos clés à Hakim et nous embrassâmes. « Allah ma‘kum », dit Hakim, que Dieu soit avec vous.

*

Je demandai à Sam de marcher en tête. Des hommes armés de part et d’autre, pensai-je, hésiteraient davantage en voyant des khawajat parmi nous. De nombreux commerces, dans la rue et aux alentours, avaient été pillés ; certains avaient brûlé. Une demi-heure plus tard, nous traversâmes Jackson Square, une gare routière qui porte le nom d’un ancien officier colonial britannique. Une rue plus loin, avant d’atteindre l’ancien cimetière juif, un bus de transport en commun, à ma grande surprise, arriva lentement en sens inverse, fit demi-tour et déposa quelques passagers. Plus incroyable encore : le chauffeur accepta de nous prendre, tous les dix. Lorsque Sam lança son sac par la fenêtre et fit mine de monter sur le toit, je perdis mon calme et criai : « Monte à l’intérieur, bon sang ! »

À notre arrivée à Al-Rowad, nous payâmes au chauffeur dix fois le tarif habituel. À l’entrée de l’imposant complexe fermé, plusieurs gardiens étaient assis ; ils nous demandèrent d’attendre. Flora, malgré nos supplications, nous dit au revoir et poursuivit sa route vers Al-Shajara, un quartier situé à environ six kilomètres au sud-ouest, où elle devait rejoindre des proches qui partaient pour le Soudan du Sud.

Une voiture s’arrêta. Khandagawi et Muhammad Ahmad en descendirent pour nous saluer, remerciant Dieu que nous soyons arrivés sains et saufs. Ils étaient sortis à notre rencontre mais n’avaient pas réussi à nous joindre. Lorsque les gardiens nous laissèrent entrer et que nos hôtes nous installèrent dans un appartement, la première chose qu’ils nous donnèrent fut de l’eau froide. Une maxime soufie me revint à l’esprit : « Quand on boit de l’eau tiède, on loue Dieu sans enthousiasme ; quand on boit de l’eau froide, chaque organe du corps loue Dieu. »

Figure 7 Un groupe de civils fuyant le sud de Khartoum au milieu des combats entre les FAS et les FSR, Soudan, le 18 avril 2023. AFP/Getty Images.

Une fois nos appareils branchés, Mamie appela son frère à Kinshasa. « Je suis dans un endroit sûr maintenant », lui dit-elle en retenant ses larmes. À l’ambassade du Kenya, des responsables conseillèrent à Carmella de tenter de rejoindre un complexe résidentiel près de la rue El-Sitteen afin de participer aux évacuations internationales ; après quelques efforts, elle parvint à les convaincre de laisser Mamie l’accompagner. Un conducteur de rickshaw accepta de les y conduire pour trente mille livres soudanaises (50 dollars), plus de six fois le prix habituel. Quant à nous autres, il nous fallait encore rejoindre El-Sitteen et trouver un bus pour l’Égypte, Port-Soudan, Wad Madani ou Kassala.  Nous étions désormais un de plus : une amie qui tentait d’évacuer ses parents m’appela depuis l’étranger et me demanda si sa mère, Layla, pouvait se joindre à nous. Elle arriva le lendemain matin.

« Vous allez où ? » cria Layla à un chauffeur de bus tandis que nous nous tenions tous devant les grilles du complexe, en train d’organiser la journée. « Vous pouvez nous prendre ? »
Elle réussit à arrêter un grand autocar de voyage en route pour aller chercher une famille élargie à Al-Rawad, dont l’appartement d’angle au deuxième étage avait été touché par une roquette quelques jours plus tôt. Parmi eux se trouvait Abdalla Tharwat, employé de longue date à l’ambassade américaine, qui avait perdu sa belle-mère dans le bombardement. « Elle a été réduite en cendres », me dit-il. Ne voulant plus attendre, lui et sa famille faisaient route vers l’Égypte.

*

Lorsque nous arrivâmes sur la rue El-Sitteen, une longue file de bus stationnés s’étirait le long de la chaussée, transportant des gens venus du monde entier, pour la plupart employés d’organisations internationales. Après plusieurs appels à des passagers qui avaient modifié leurs plans et cédé leur place, Abdalla parvint à obtenir des sièges pour cinq d’entre nous. Nous acceptâmes de payer 330 dollars par personne, déjà bien au-dessus des 250 dollars demandés la veille. Trois jours plus tard, le prix aurait plus que doublé. Ceux d’entre nous qui le pouvaient avancèrent l’argent pour les autres.

Au bout d’une heure, notre bus prit la route. Il se fraya un chemin à travers le Grand Khartoum, contraint parfois de faire demi-tour et d’emprunter des détours lorsque des combats éclataient ou que les voies étaient coupées. Aux différents barrages, combattants des FSR et soldats des FAS arrêtèrent tour à tour le véhicule. Les hommes armés des deux camps prononcèrent la même formule : « Bon voyage. Que Dieu vous protège. »

Ce n’est qu’en traversant la ville que je pris pleinement la mesure des destructions : des soldats partout, des boutiques pillées, des immeubles éventrés, des sols noircis, d’épais panaches de fumée noire, des files de personnes hagardes, des corps abandonnés. Pour la première fois depuis l’entrée des troupes du Mahdi dans la ville en 1885, une guerre ouverte frappait Khartoum. Après la dispersion sanglante du sit-in des activistes révolutionnaires en 2019, Hemedti avait averti que, si les manifestations se poursuivaient, il ferait de Khartoum une ville fantôme, « peuplée de chats ». Il avait tenu parole.

Depuis des mois, des bandes connues sous le nom de tis’a taweela gagnaient du terrain dans la capitale. Lorsque notre bus s’arrêta pour acheter des provisions dans un quartier difficile d’Omdourman, certains d’entre nous descendirent, parmi eux Mohamed Kamal, qui alla acheter des cigarettes à un étal. Au moment de payer, il aperçut une vendeuse de thé qui souriait. Soudain, cinq jeunes hommes surgirent de nulle part et l’encerclèrent, deux d’entre eux armés de gros bâtons. L’un l’attrapa par le col et exigea ce qu’il avait dans les poches. Un autre l’accusa d’être un voleur. J’étais descendu pour me dégourdir les jambes lorsque j’entendis l’agitation. En me retournant, je vis Mohamed Kamal traîné et frappé ; un adolescent, à côté de lui, tenait une brique, prêt à la lancer. Plusieurs d’entre nous l’arrachèrent à ses agresseurs et le ramenèrent précipitamment au bus. En fin d’après-midi, nous quittions enfin la capitale, en direction du nord.

Figure 8 Des passants dans le sud de Khartoum longeant un bâtiment endommagé lors des combats entre les FAS et les FSR, Soudan, le 23 avril 2023. AFP/Getty Images.

5.

En traversant le désert, nous fîmes halte dans une aire de repos non loin d’un coude du Nil. Des dizaines de bus s’y étaient arrêtés eux aussi, certains transportant des étudiants venus d’Afrique de l’Ouest et d’Asie du Sud-Est, qui avaient séjourné à Khartoum pour des études islamiques et l’apprentissage de l’arabe. À l’arrêt suivant, conformément à la réglementation égyptienne, les hommes détenteurs d’un passeport soudanais âgés de dix-huit à cinquante ans, Mohamed Kamal compris, durent descendre du bus pour traverser le Nil en ferry jusqu’à Dongola. De là, ils pouvaient longer la rive orientale du fleuve jusqu’à la ville frontalière de Wadi Halfa et y déposer une demande de visa d’entrée.

Lorsque nous arrivâmes au poste-frontière d’Argeen, près de deux cents bus patientaient déjà dans la file. Une crise des réfugiés était manifestement en train de se former. Certains d’entre nous descendirent pour se renseigner sur les démarches à suivre : il fallait obtenir des visas de sortie du côté soudanais, puis des visas d’entrée du côté égyptien. C’est à ce moment-là que nous prîmes congé de Layla, qui parvint à rejoindre des proches.

Après avoir déposé les passeports, je me promenai aux alentours, entre boutiques et cafés - et tombai sur Hakim. Il marchait avec sa fille et me raconta ce qu’il était advenu de leur groupe après notre séparation. D’abord, toujours à Khartoum, ils avaient conduit Ehab à l’ambassade d’Égypte toute proche, où, me dit-il, ils avaient aperçu les pilotes égyptiens que les FSR avaient détenus après leur déploiement à Marawi ; après environ une semaine de captivité, ces hommes avaient été remis aux autorités de leur pays. Ehab parvint à gagner Le Caire, mais le diplomate égyptien censé voyager avec eux avait été tué par des combattants des FSR alors qu’il était retourné chercher ses affaires.

Finalement, poursuivit Hakim, lui, Ikram et les autres franchirent un pont menant à une zone d’Omdurman contrôlée par l’armée. Les soldats leur ordonnèrent de s’asseoir à même le sol et demandèrent à examiner les photos contenues dans leurs téléphones. Le groupe répondit que leurs appareils n’étaient pas chargés, et c’est à cet instant que le téléphone d’Ikram sonna.
« C’est ma sœur , dit-elle aux soldats. Elle vient nous chercher ».
Les soldats n’insistèrent pas.

Après quatre heures d’attente, ils furent finalement autorisés à repartir, et tous parvinrent ensuite à l’appartement d’Ikram. Le lendemain, chacun prit sa route. Ikram, Nicholas et Samantha montèrent à bord d’un avion militaire français qui évacuait des civils vers la Grèce via Djibouti ; Hakim et sa famille trouvèrent un bus en direction de l’Égypte ; Godwin resta chez un ami de la famille près d’une base militaire à Omdurman ; les « gamins syriens » retrouvèrent Ashraf et gagnèrent Port-Soudan, avant de repartir de là pour Damas. Salih, Mohamad Abbakar et les proches d’Ikram demeurèrent à Omdurman.

Je passai la première nuit à Argeen à dormir sur l’asphalte, près du bus, ne consommant que de petites quantités de dattes et d’eau afin d’éviter d’avoir à chercher un endroit où me soulager. Le lendemain, j’allai prendre des nouvelles des passeports. Alors que je revenais vers le bus avec certains des documents nécessaires, j’aperçus de loin un homme âgé du groupe qui jetait avec colère un grand sac brun sur le trottoir.

En m’approchant, je vis Nora, qui s’occupait de Larry en l’absence de Mohamed Kamal, debout à l’extérieur du bus. Les autres passagers, m’expliqua-t-elle, s’étaient plaints de l’odeur qui se dégageait du sac. « S’il le faut, j’irai jusqu’au Caire à pied avec le chat ! » lança-t-elle. Nora, Sam et moi descendîmes du bus, remerciâmes Abdallah et franchîmes la frontière à pied.

J’étais en contact avec l’ex-femme de Mohamed Kamal, une consultante américaine en éducation prénommée Jackie, qui avait modifié ses projets de voyage pour venir à notre rencontre côté égyptien. Nous passâmes une bonne partie de la nuit à attendre, des heures durant, avec des milliers d’autres personnes déplacées, dans la zone intermédiaire du poste-frontière. Des ambulances se frayaient un passage dans la foule, sirènes hurlantes. Beaucoup de personnes âgées ou malades n’en pouvaient plus et se mirent à crier, épuisées, affamées, à bout de nerfs.

Nous parvînmes enfin du côté égyptien. Larry provoqua un bref moment de confusion parmi les agents ; lorsque j’expliquai qu’il appartenait à des khawajat et que je présentai son carnet de vaccination, ils échangèrent un regard perplexe et nous firent signe de passer. S’ensuivirent encore des formulaires à remplir, d’autres files d’attente, d’autres demandes d’aide, de nouvelles heures à patienter. Enfin, nous sortîmes. Jackie nous attendait devant la grille avec un taxi. Elle avait réservé des maisons d’hôtes sur une île du Nil, à Assouan, où Mohamed Kamal nous rejoindrait bientôt. Lorsqu’elle souleva le sac, Larry passa timidement la tête à l’extérieur : faible, hébété. Je doute qu’il aurait tenu un jour de plus.

*

Au cours des mois qui suivirent, la guerre au Soudan s’étendit de Khartoum à l’ensemble de ce pays immense, provoquant ce que l’International Rescue Committee qualifia de « plus grande crise humanitaire jamais enregistrée ». Neuf millions de personnes furent déplacées à l’intérieur du pays. Trois millions devinrent réfugiées dans les États voisins. Trente millions de personnes eurent besoin d’une aide humanitaire ; dans certaines régions, le système IPC (Integrated Food Security Phase Classification) déclara l’état de famine. Des maladies endémiques comme le paludisme, le choléra et la dengue se généralisèrent. Les estimations du nombre de morts atteignirent jusqu’à 400 000. De nombreux rapports firent état de violations des droits humains allant des violences sexuelles à l’esclavage.

À El-Geneina, au Darfour, des combattants des FSR massacrèrent quinze mille membres du groupe ethnique massalit. Le gouvernement américain qualifia ces faits de génocide, vingt ans après avoir déjà reconnu un génocide dans la même région. Dans l’État de Gezeira, au centre du Soudan, les FSR pillèrent des villages et tuèrent des milliers de personnes. Des milices alliées à l’armée prirent pour cible, dans les établissements agricoles des kanabi, des habitants de l’ouest du pays soupçonnés de collusion avec les FSR ; des vidéos les montrent égorgés comme du bétail. L’aviation militaire bombarda sans discernement des villes où l’on soupçonnait la présence de combattants des FSR, tuant des civils ; dans deux cas en septembre 2024, selon une enquête de France 24, l’armée aurait largué des barils de chlore, une arme chimique interdite.

Des mercenaires venus d’aussi loin que l’Ukraine et la Colombie rejoignirent les combats. Des ressources soudanaises passées en contrebande (or, gomme arabique, bétail) alimentèrent des circuits régionaux, permettant à la guerre de se poursuivre. Plus récemment, après un siège de dix-huit mois qui avait réduit les habitants à manger du cuir de vache, les FSR prirent la ville d’El-Fasher, au Darfour, faisant un nombre indéterminé de victimes. Des images satellites montrèrent le sable taché de sang.

*

Quelques jours après notre arrivée sur l’île, j’assistai à la prière du vendredi dans une vieille mosquée. À la fin de l’office, la communauté locale accueillit les réfugiés, « nos frères soudanais ». Thabit Tbed, un artiste nubien soudanais vivant à Assouan, se leva pour les remercier. La voix lui manqua ; les mots ne sortaient plus. Et c’est là que je compris. Après deux semaines, ma vigilance cédait enfin. Je me retirai du cercle, me détournai, et me mis à pleurer.

Traduit de l'anglais par Hamza Esmili

[1] Cet article a été initialement publié en anglais dans The New York York Review of Books sous le titre « Leaving Khartoum. »

[2] Isma’il Kushkush est journaliste. Il a notamment écrit pour The New York Times, The Washington Post, The New Yorker, The Atlantic, Smithsonian, Granta, entre autres. Il a vécu huit ans à Khartoum et a été chef de bureau par intérim pour The New York Times en Afrique de l’Est, depuis Nairobi. (Décembre 2025).