Le 23 octobre 2020, le Soudan est devenu le troisième pays à majorité arabe à normaliser ses relations avec Israël dans le cadre des Accords d'Abraham.

Cet accord entre Israël et le Conseil de souveraineté de transition soudanais (CST) – instance civilo-militaire formée après la révolution populaire qui renversa le président Omar al-Bachir en avril 2019 – fut facilité par les Émirats arabes unis et les États-Unis.

Quelques semaines avant la signature, l'homme d'affaires soudanais et ancien député Abu Al-Qasim Bortom organisa une délégation pour se rendre en Israël et rencontrer des organisations israéliennes afin d'accélérer le processus de normalisation. Bien que l'existence de cette visite demeure incertaine, Bortom justifia publiquement ses actions en affirmant que tout sentiment de solidarité des Soudanais envers la cause palestinienne résultait d'un « lavage de cerveau » idéologique, et que la normalisation avec Israël aiderait le Soudan à « attirer les investissements et à avoir accès aux technologies occidentales » [2]. Cette normalisation devait notamment permettre le retrait du Soudan de la liste américaine des États soutenant le terrorisme, ouvrant ainsi la voie aux investisseurs étrangers. Dans ses déclarations, Bortom fit écho au général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, alors vice-président du CST et chef des Forces de soutien rapide (FSR), qui avait affirmé que le Soudan avait tout simplement besoin d'Israël pour accéder à la prospérité.

Pourtant, loin d'apporter la prospérité promise au peuple soudanais, les Accords d'Abraham jetèrent les bases de la confiscation de la révolution populaire. Un an seulement après leur signature, le rêve d'un gouvernement démocratique dirigé par des civils fut brisé par le coup d'État du 25 octobre 2021, orchestré par la composante militaire du CST – les Forces armées soudanaises (FAS) et les FSR – contre la partie civile du gouvernement de transition. L'effondrement de leur alliance militaire le 15 avril 2023 déclencha la guerre qui oppose actuellement les FAS et les FSR.

La guerre a anéanti toute perspective d'engagement diplomatique complet avec Israël. Néanmoins, les négociations et compromis politiques générés par les Accords s'inscrivaient dans une architecture plus vaste connectant les régimes autoritaires régionaux, d'Israël aux Émirats arabes unis. Les Accords d'Abraham servirent les intérêts des élites transnationales tout en étendant l'emprise du pouvoir contre-révolutionnaire sur la souveraineté soudanaise, marginalisant davantage les civils au sein du gouvernement de transition et opérant une réduction drastique des aspirations révolutionnaires à leur stricte dimension transactionnelle : aide financière, levée de sanctions, accès aux marchés mondiaux.

Résistance à la normalisation

L'investissement massif des élites civiles et militaires soudanaises dans la normalisation avec Israël constituait une rupture historique radicale. Dès 1958, le gouvernement soudanais post-indépendance avait adopté une loi prohibant toute relation avec l'État sioniste. De nombreux Soudanais dénoncèrent la décision du gouvernement de transition comme une trahison de l'héritage de Khartoum, là où le sommet arabe de 1967, au lendemain de la guerre des Six Jours, avait proclamé les « trois non » : « Non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance de l'État d'Israël, non aux négociations avec Israël. »

Face à ce rejet, le gouvernement multiplia les justifications, toutes visant à présenter l'avenir soudanais comme indissociable de la normalisation avec Israël et de l'insertion dans le projet occidental de refonte étatique régionale. Cette rhétorique cherchait à contenir l'indignation des manifestants qui dénonçaient dans les rues l'humiliation nationale incarnée par cet accord.

Les opposants ne voyaient pas seulement dans la normalisation une trahison de l'esprit révolutionnaire : ils contestaient également l'opacité du processus politique qui avait conduit à l'accord et les concessions que le peuple soudanais devrait faire sur sa propre souveraineté pour obtenir les avantages supposés de cet arrangement. Le Premier ministre civil Abdullah Hamdok exhorta les États-Unis à ne pas conditionner le retrait du Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme à la normalisation avec Israël. Son argument restait toutefois principalement d'ordre procédural plutôt qu'idéologique : il affirma que le gouvernement de transition n'avait pas l'autorité de conclure des accords politiques au nom du peuple soudanais. Deux mois plus tard à peine, le ministre de la Justice Nasreldeen Abdulbari, signataire des Accords, affirma que la décision finale sur la normalisation ne requérait pas de validation législative démocratique, mais pouvait être prise par simple accord entre le Conseil souverain et le cabinet de Hamdok. En avril 2021, le Soudan abrogea sa loi de 1958 interdisant les relations avec Israël, préparant ainsi le terrain pour la mise en œuvre de l'accord. Le cas soudanais se distingue toutefois dans cette vague de normalisation régionale. Contrairement aux autres signataires des Accords d'Abraham, le Soudan n'a jamais formellement ratifié ni appliqué l'accord. Cette trajectoire paradoxale demeure néanmoins essentielle pour comprendre comment les acteurs régionaux et mondiaux instrumentalisent les symboles et l'imaginaire des révolutions locales afin de reconfigurer l'État et l'ordre mondial selon leurs intérêts.

L'économie politique de la violence

Le jour même de la signature des Accords d'Abraham par le Soudan, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo confirma que la normalisation avec Israël garantirait le retrait du Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme. Présentant l'accord comme l'aboutissement de la révolution, il affirma que les dirigeants soudanais avaient choisi de « développer leur économie, de créer des institutions démocratiques – de faire tout ce que le peuple soudanais réclamait »[3]. Ce discours opérait une réduction drastique : les aspirations révolutionnaires du peuple soudanais se trouvaient rabattues sur les logiques et la rhétorique contre-révolutionnaires du gouvernement de transition. En assimilant la démocratisation à la conformité des régimes autoritaires avec la vision impériale occidentale, Pompeo s'inscrivait dans une histoire plus longue, essentielle à la compréhension des traumatismes postcoloniaux soudanais.

Sous le régime de Bachir dans les années 1990, les politiques économiques néolibérales – destinées à légitimer la mainmise des Frères musulmans sur les réseaux financiers soudanais et à consolider l'économie sous contrôle militaire – entraînèrent la privatisation et l'externalisation des fonctions régaliennes vers des milices ethniques dans les périphéries rurales. Ces forces paramilitaires quasi étatiques assurèrent l'équilibre politique qui régulait l'exportation de pétrole, de produits agricoles, de bétail et d'or. Certaines sécurisèrent les sites pétroliers durant le boom pétrolier ; aujourd'hui encore, ces milices et les belligérants actuels continuent de protéger les troupeaux transitant par les territoires contrôlés de facto par les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) avant leur acheminement vers les marchés libyens et égyptiens. Soutenues par les FAS, ces milices maintinrent le consensus des élites urbaines en faveur du régime de Bachir tout en soumettant les populations rurales à une violence systématique et à la dépossession.

Après la sécession du Soudan du Sud en 2011, les revenus pétroliers du Soudan s'effondrèrent, faisant de l'or la principale source de revenus étatiques. Contrairement à d'autres matières premières, l'exploitation aurifère requérait une implication directe des forces de sécurité. Intensive en main-d'œuvre, géographiquement dispersée et difficile à réglementer, elle exigeait un contrôle par des acteurs armés. Les Forces armées soudanaises (FAS) et leurs forces paramilitaires semi-indépendantes constituèrent des entreprises privées et établirent des partenariats avec des investisseurs étrangers, notamment le groupe Wagner russe et les Émirats arabes unis, qui financèrent l'expansion des Forces de soutien rapide (FSR) à la fin des années 2010. Ces arrangements au sein de l'économie politique soudanaise s'articulèrent avec la campagne menée par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen, qui recrutèrent massivement des mercenaires soudanais, enfants compris. Les banques et institutions financières émiraties, publiques comme privées, fournirent en retour les circuits de financement qui soutinrent les ambitions régionales des FSR au Soudan et au Sahel. Si des soldats des Forces armées soudanaises participèrent également à ces déploiements mercenaires, cette période fut surtout décisive pour l'autonomisation ultérieure des FSR vis-à-vis de leur principal protecteur : les Forces armées soudanaises.

En 2017, les FSR contrôlaient la majorité des mines d'or du Nord-Darfour. Cette même année, elles furent officiellement intégrées aux Forces armées soudanaises, tout en conservant leur autonomie financière et logistique grâce à des partenaires internationaux et à des réseaux de commerce transnationaux illicites. Depuis les années précédant la révolution jusqu'à aujourd'hui, les Émirats arabes unis ont constitué une destination privilégiée pour les exportations d'or soudanais, fournissant simultanément marchés et circuits financiers à l'économie militarisée du Soudan. Désormais, Abu Dhabi est si profondément intégré à la chaîne d'approvisionnement de l'extraction violente des ressources soudanaises qu'il renforce à la fois l'autonomie des acteurs paramilitaires comme les FSR et le financement des Forces armées soudanaises, tout en approfondissant la dépendance du Soudan aux revenus extractifs et à la militarisation.

Après la chute de Bachir le 6 avril 2019, les inégalités historiques structurant les économies de gouvernance et de capital au Soudan persistèrent, malgré la mobilisation des Comités de résistance (CR) – réseaux d'entraide communautaire non hiérarchiques qui avaient porté la révolution. Durant les premiers mois du gouvernement de transition, entre décembre 2019 et septembre 2020, les CR revendiquèrent principalement le placement des investissements militaires sous tutelle du ministère des Finances. Une telle mesure aurait permis de redistribuer le pouvoir que le régime de Bachir et ses alliés avaient accumulé pendant le boom pétrolier pour étendre l'emprise de l'État militaire au secteur privé. L'armée n'accepta toutefois de former un gouvernement de partage du pouvoir avec les civils qu'en échange de la préservation de ses monopoles sur les terres, la main-d'œuvre et l'appareil coercitif qui les sous-tendait.

Le gouvernement de transition se vit donc confier une triple mission : préparer le Soudan à un afflux d'investissements mondiaux, maintenir la façade libérale nécessaire pour attirer des capitaux, et préserver les économies extractives qui sous-tendaient l'État militaire. Les problèmes structurels de l'économie soudanaise restèrent sans réponse. Le gouvernement adopta plutôt le programme standard du Fonds monétaire international : un soutien financier assorti de mesures d'austérité déstabilisatrices. Les Accords d'Abraham s'inscrivirent dans cet arsenal idéologique du nouvel ordre qui se déployait au Soudan par la captation de la dynamique révolutionnaire.

Le retrait du Soudan de la liste américaine des États soutenant le terrorisme – étroitement articulé aux Accords d'Abraham et à l'accès aux programmes du FMI – fut présenté comme la preuve des avancées démocratiques du pays. En réalité, il consacra la mainmise de l'élite contre-révolutionnaire, tant militaire que civile, et légitima la violence comme outil de construction étatique.

Les Accords furent signés moins d'un an et demi après le massacre du sit-in de Khartoum du 3 juin 2019, lors duquel des centaines de manifestants protestant contre la prise de pouvoir militaire ayant suivi le renversement de Bachir avaient été tués par les forces de sécurité. En août de cette même année, les dirigeants civils avaient conclu un accord de partage du pouvoir avec les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) pour gouverner conjointement le pays. Pourtant, lors de la signature des Accords d'Abraham, Pompeo passa sous silence cette violence ainsi que la responsabilité des forces militaires qui avaient dépossédé les révolutionnaires de leur révolution. Répondant à une question sur le lien entre normalisation et retrait de la liste des États terroristes, il déclara au contraire que « ces deux dirigeants soudanais ont fait tout ce qu'il fallait. Nous avons maintenant un gouvernement dirigé par des civils au Soudan, et la raison pour laquelle ils étaient désignés comme État soutenant le terrorisme n'avait donc plus de sens. »[4] Pompeo présenta ainsi la normalisation comme une réponse aux aspirations révolutionnaires : « Cela aidera également le peuple soudanais et le gouvernement soudanais. Et vous verrez des échanges commerciaux non seulement entre Israël et le Soudan, mais aussi entre les États-Unis et le Soudan. »

Outre la signature des Accords d'Abraham, le Soudan dut s'acquitter d'une indemnisation de 335 millions de dollars aux États-Unis pour les victimes et familles des attentats de 1998 contre les ambassades américaines à Dar es Salaam et Nairobi, condition sine qua non pour son retrait de la liste et l'accès aux avantages commerciaux promis. Cette exigence s'enracinait dans l'accueil par le Soudan d'Oussama ben Laden dans les années 1990, le chef d'Al-Qaïda accusé d'avoir orchestré ces attentats. En représailles, l'administration Clinton avait bombardé en 1998 l'usine pharmaceutique Al-Shifa à Khartoum, détruisant l'unique infrastructure produisant 90 % des médicaments du pays, y compris tous les médicaments vétérinaires. Sans surprise, cette histoire fut éclipsée par l'euphorie médiatique entourant les Accords d'Abraham, alors que les civils soudanais subissaient, une fois de plus, les répercussions des arrangements impérialistes.

L'implication croissante d'Israël au Soudan doit être contextualisée non seulement au regard de l'héritage de l'hégémonie américaine, mais aussi au prisme des nouvelles formes d'impérialisme régional portées par l'expansion israélienne et émiratie en Afrique via leur soutien aux régimes autoritaires. Abu Dhabi Ports Group et Dubai Ports World incarnent le fer de lance des Émirats arabes unis dans l'économie de guerre mondiale et la contre-révolution africaine. Ces deux conglomérats portuaires se révélèrent déterminants pour l'ascension fulgurante de l'émirat. Abu Dhabi Developmental Holding Company, quatrième fonds souverain mondial, détient AD Ports Group, tandis que l'émirat de Dubaï contrôle DP World. Ensemble, ces entreprises exploitent ou développent plus de 22 ports africains. En juin 2024, DP World annonça un investissement de 3 milliards de dollars dans les infrastructures portuaires continentales. L'emprise de DP World s'étend déjà à 13 ports en Égypte, Tanzanie, Somalie, Djibouti, Rwanda, Congo, Mozambique, Angola, Sénégal et Algérie. En janvier 2025, AD Ports Group détenait des participations dans neuf ports égyptiens, congolais et guinéens, outre des contrats de gestion à Pointe-Noire et de développement à Luanda. L'entreprise possédait également un contrat pour le port d'Abu Amama au Soudan, annulé suite aux révélations sur le soutien émirien aux Forces de soutien rapide (FSR).

Pour sécuriser ces actifs, les Émirats arabes unis se sont engagés directement dans des interventions contre-révolutionnaires au Yémen, au Soudan, en Éthiopie, en Libye, en Égypte et au Tchad, entre autres. Les régimes autoritaires soutenus par Abu Dhabi lui garantissent l'accès aux terres et aux ports africains contre un arsenal comprenant armes, technologies de surveillance, protection anti-putsch et instruments d'endettement. Les Émirats réactualisent les méthodes de l'impérialisme du XIXe siècle : sous-développement délibéré de l'Afrique, extraction des ressources, et consolidation des autocratismes régionaux qui facilitent leurs profits mondiaux. En tant qu'acteur à la fois commercial et impérial, l'émirat projette son influence sur le Sahara et les façades maritimes africaines, particulièrement le long des corridors terrestres et maritimes vers la Méditerranée et l'océan Indien, usant de tous les leviers disponibles. Cette présence étatique a produit une géographie marquée par une économie de guerre systémique et un appareil de violence généralisé.

Après avoir officiellement normalisé ses relations avec Israël quelques semaines avant que le Soudan ne signe les Accords d'Abraham, Abu Dhabi s'érigea en intermédiaire et garant, exerçant des pressions sur Khartoum pour qu'il emboîte le pas malgré les résistances internes. Des responsables émiratis orchestrèrent une rencontre secrète en février 2020 en Ouganda entre le général Abdel Fattah al-Burhan, commandant des Forces armées soudanaises, et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, court-circuitant délibérément le Premier ministre civil Hamdok. Cette exclusion trahit la préférence émiratie pour les élites militaires soudanaises comme partenaires privilégiés du processus de normalisation. Dans la semaine suivant l'accord, les Émirats acheminèrent plus d'un demi-milliard de dollars d'aide vers le Soudan.

Les Accords d'Abraham ne sauraient être réduits à un simple arrangement diplomatique entre puissances impériales et régimes autoritaires : ils constituèrent le vecteur par lequel la révolution soudanaise fut absorbée dans un ordre impérial plus vaste. Ces accords consolidèrent l'État militaire historique, asphyxièrent les possibles révolutionnaires et approfondirent l'imbrication du Soudan dans les stratégies de domination américaine, émiratie et israélienne. Il s'agit moins d'une histoire de normalisation que d'un cas exemplaire de la manière dont les puissances mondiales instrumentalisent les moments révolutionnaires, en extirpent le potentiel émancipateur et les reconvertissent en leviers de consolidation autoritaire et d'expansion impériale.

Traduit de l’anglais par Sophie Schrago

[1] Cet article a été initialement publié en anglais dans MERIP: Middle East Research and Information Project sous le titre « The Abraham Accords and Sudan’s Global Couterrevolution. »

[2] «  Sudan businessman to visit Israel to accelerate normalisation process » in Middle East Monitor, 17 octobre 2020.

[3]Remarks by President Trump Announcing Normalization of Relations Between Sudan and Israel” Archives de la Maison Blanche – Administration Trump, 23 octobre 2020.

[4]Remarks by President Trump Announcing Normalization of Relations Between Sudan and Israel” Archives de la Maison Blanche – Administration Trump, 23 octobre 2020.