En janvier 2025, quelques jours après que les FSR (Forces de soutien rapide) eurent été contraintes de se retirer du centre du Soudan, je reçus une vidéo de la maison de mon grand-père, située en lisière d'une communauté rurale le long du Nil Bleu. Les FSR avaient mis la maison à sac et éparpillé la majeure partie de son contenu sur les sols sablonneux alentour. Fait étrange, ils avaient également abattu certains de ces arbres colossaux qui faisaient de la maison de mon grand-père le lieu de rassemblement le plus ombragé du village : un refuge enchanté pour les chauves-souris, les oiseaux et les chats errants. J'avais passé une partie de mon enfance – bien après le décès de mon grand-père – à grimper dans ces arbres et à jouer sous leur ombre. Enfants, nous nous liions d'amitié avec les agneaux attachés à leurs troncs, avant qu'ils ne soient conduits à l'abattoir. Les plus grands d'entre nous connaissaient la règle du jeu, mais, inévitablement, l'un des plus jeunes avait le cœur brisé en découvrant le sort réservé à l'agneau. Plus dévastateur encore que les albums, les lettres et les documents familiaux qu'ils avaient déchirés et éparpillés sur le sol fut la destruction du refuge que formaient ces arbres. Ceux-ci étaient plus vieux que moi, plus vieux même que mon père, âgé de quatre-vingt-sept ans. Du sommet de l'un des arbres les moins grands, on pouvait apercevoir le vaste réseau de champs qui entourait le village : une mer de verts et de bruns, quadrillée par de petits canaux d'irrigation formant une subtile trame géométrique, tracée par les Britanniques pour l'extraction du coton au profit de l'Empire. Ce quadrillage, connu sous le nom de projet agricole de la Gezira, s'étend sur deux millions d'acres de terres irriguées par gravité. Avant cette guerre – comme l'a noté Ahmed Mohamed Eldaw (2004) –, il produisait la moitié du blé soudanais et assurait la subsistance de près de deux millions de fermiers locataires et de travailleurs agricoles. À son apogée, dans les années 1970, il constituait l'épine dorsale économique du pays, générant 60 % des recettes d'exportation du Soudan, selon Tamer Abd Elkreem et Susanne Jaspars (2025).

Un proche m'a confié, par message vocal sur WhatsApp, que les FSR avaient systématiquement détruit les canaux du périmètre agricole et pillé ou anéanti les infrastructures, les installations de stockage ainsi que les biens restants, partout où ils le pouvaient. Cela paraissait absurde ; et pourtant, cette destruction faisait écho à la façon dont les FSR avaient délibérément pris pour cible les infrastructures agricoles vitales après avoir rasé des villages entiers lors du génocide au Darfour, au début des années 2000. Leur objectif était d'éradiquer toute forme de vie et de moyens de subsistance, afin qu'il ne soit plus possible pour les survivants de revenir sur leurs terres. Vingt ans plus tard, ils avaient perfectionné cette tactique meurtrière en assiégeant villes et villages à travers toute la région de la Gezira.

Alors que le Soudan est confronté à la plus vaste crise alimentaire du monde, je reviens souvent à ce souvenir d'enfance, lorsque nous contemplions les vastes champs de la Gezira. Une crise déclenchée par la guerre actuelle, mais qui se préparait depuis des décennies. Niché entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, juste au sud de la capitale Khartoum, le périmètre agricole de la Gezira – avec ses 1 500 canaux – pourrait aisément nourrir l'ensemble du pays ainsi que les régions environnantes. À la fin des années 1970, au lendemain d'une double crise pétrolière dans le Golfe, l'ancien président Nimeiri en faisait l'éloge, le présentant comme un véritable « grenier » capable de nourrir tout le Moyen-Orient. La Gezira n'est pas la seule région du Soudan à disposer de la capacité et du potentiel nécessaires pour produire suffisamment de vivres afin de prévenir la famine. À l'est, la région de Gedaref est réputée pour ses immenses champs de blé, de sésame, d'arachides et de tournesols, cultivés selon des méthodes agricoles mécanisées. À l'ouest, la région montagneuse du Jebel Marra, au Darfour, est reconnue pour son remarquable potentiel de production d'une grande variété de fruits – notamment des raisins, des figues, des pêches, des poires, des oranges et des pommes – ainsi que de blé, de légumes-racines et d'épices telles que le cumin, le curcuma, la coriandre et la cardamome. Aujourd'hui, la faim et la famine sont instrumentalisées par les FSR et l'armée comme des armes de guerre : les convois d'aide humanitaire sont systématiquement détournés, pillés ou empêchés d'atteindre les civils dans le plus grand besoin. Les FSR ont massacré les agriculteurs et les ouvriers agricoles de la Gezira qui tentaient de semer ou de récolter durant le siège de la région, et ont chassé de force des centaines de milliers de personnes de leurs terres. Ces seules tactiques – obstruction, déplacements forcés et affamement délibéré – ne suffisent pourtant pas à expliquer l'ampleur de la crise alimentaire à laquelle la population est aujourd'hui confrontée. Pour saisir pleinement la nature de cette crise d'origine humaine, et reconnaître qu'elle s'est construite au fil des décennies, il nous faut nous tourner vers l'histoire : celle du déni de la famine, de l'ajustement structurel, de l'instrumentalisation de la faim, de la construction impériale et de la politisation de l'aide.

Le déni de la famine

Au début des années 1980, une grave sécheresse frappa le Darfour-Nord, le Kordofan-Nord et les collines de la mer Rouge, réduisant la production alimentaire de 75 %. Dès la fin de l'année 1983, il était évident que certaines parties du pays seraient confrontées à une famine dévastatrice si le gouvernement soudanais ne faisait pas appel à la communauté internationale. Dans son ouvrage Darfur: The Ambiguous Genocide (2011), Gérard Prunier révèle comment le gouverneur du Darfour, Ahmed Diraige, adressa une lettre au régime de Nimeiri en novembre 1983, l'alertant d'une famine imminente. Le régime n'ayant pas donné suite, Diraige s'envola pour Khartoum afin de transmettre le message en personne. Au lieu de lancer un appel à l'aide alimentaire auprès de la communauté internationale, Nimeiri émit un mandat d'arrêt à son encontre ; Diraige s'enfuit alors en Arabie saoudite et démissionna publiquement de son poste. Le refus de Nimeiri de déclarer l'état de famine au Darfour fut, de l'avis général, motivé par son souci de préserver l'image d'un Soudan « grenier de la région », afin d'attirer les investissements étrangers dans le secteur agricole. Déclarer la famine aurait sapé son argumentaire et compromis des partenariats potentiellement lucratifs – financés par les pays du Golfe – dans le domaine de l'agriculture mécanisée. Pour Nimeiri, ce déni délibéré marqua le début de sa chute. Les agriculteurs et les éleveurs frappés par la sécheresse commencèrent à quitter leurs communautés rurales du Kordofan et du Darfour pour migrer vers Omdurman – la ville jumelle de Khartoum –, où ils sollicitèrent le soutien des habitants. Des étudiants et de simples citoyens organisèrent des collectes de vivres hebdomadaires et distribuèrent des repas aux personnes réfugiées dans les camps de déplacés aux abords de la capitale. Comme l'écrivaient les auteurs d'une publication de l'organisation African Rights en 1997 : « la famine était arrivée en ville, et le gouvernement ne pouvait plus l'ignorer ». En août 1984, Nimeiri ne put plus dissimuler la crise et se trouva contraint de solliciter l'aide de l'administration Reagan. En mars 1985, le vice-président Bush s'envola pour Khartoum avec une suite de 250 personnes – parmi lesquelles Jerry Falwell, de la Moral Majority, et le télévangéliste Pat Robertson – afin de promettre une aide alimentaire américaine de 21 millions de dollars, comme le rapporte Gayle Smith dans « George Bush in Khartoum » (1985). Ce seul déplacement nécessita six avions et coûta 20 millions de dollars. Smith le décrivit comme « l'entrée relativement discrète de la droite religieuse américaine en Afrique », cherchant à gagner les cœurs et les esprits des Africains affamés face à un « communisme rampant » – le mépris américain du communisme ayant empêché la délégation de se rendre en Éthiopie voisine, alors frappée par la sécheresse et dirigée par un régime socialiste (Smith, 1985). Alex De Waal (2024) écrit que les travailleurs humanitaires durent s'habituer à être acclamés sous le nom de « Reagan » par des villageois reconnaissants lors de la distribution de sacs de blé américain. L'aide était pourtant arrivée trop tard : le déni délibéré de Nimeiri causa la mort de plus de 240 000 personnes – principalement des enfants – à travers tout le Soudan (De Waal, 2024). L'afflux d'aide américaine avait par ailleurs terni l'image du Soudan en tant que grenier potentiel du Moyen-Orient ; et tandis que Nimeiri se rapprochait de Washington, après avoir changé d'allégeance au détriment de l'Union soviétique, il se heurtait à une hostilité et une résistance croissantes sur le plan intérieur.

L'ajustement structurel et la chute de Nimeiri

Dans son article « Civil War in Sudan: The Impact of Ecological Degradation », Mohamed Suliman relate qu'entre 1979 et 1985, le régime de Nimeiri mit en œuvre cinq programmes d'ajustement structurel du FMI. Ces programmes contraignirent le Soudan à dévaluer sa monnaie afin de stimuler les exportations, à réduire les dépenses publiques et à supprimer des subventions essentielles sur les carburants et les denrées alimentaires. Selon Tim Niblock, dans « Sudan's Economic Nightmare » (1985), ces politiques enfoncèrent le Soudan encore plus profondément dans l'endettement sans parvenir à enrayer l'accélération de l'inflation. Roland Marchal et Einnas Ahmad, dans leur article conjoint « Multiple Uses of Neoliberalism: War, New Frontiers, and the Reconfiguration of the State in the Sudan » (2010), soulignent que le Soudan était également devenu, sous Nimeiri, le premier bénéficiaire de l'aide étrangère américaine après la signature des accords de Camp David en 1979. Une grande partie de cette aide fut soit détournée par Nimeiri et son cercle restreint, soit injectée dans des mégaprojets agricoles mal conduits. Dans les zones rurales touchées par la sécheresse et la désertification, telles que le Darfour et le Kordofan, ces mégaprojets semèrent les germes d'un conflit entre éleveurs et agriculteurs, désormais en concurrence pour des ressources foncières et hydriques de plus en plus rares. Par ailleurs, le déversement de blé américain sur les marchés soudanais au cours de cette période fut perçu par les agriculteurs que j'ai interrogés durant mes recherches comme un facteur déterminant dans l'accélération d'une transition alimentaire : le passage du sorgho produit localement au blé importé. Le sandwich, par exemple, s'imposa comme un aliment populaire au petit-déjeuner durant cette période, incarnant et facilitant à la fois le rythme accéléré de la vie professionnelle capitaliste. Mais à mesure que l'appétit des populations urbaines pour le blé se développait, les importations de cette céréale progressaient au même rythme, augmentant de 15 % par an selon le document de travail de A. H. Abdelrahman, « Trends in Sudanese Cereal Production, Consumption, and Trade » (1998).

En 1985, le quotidien de la majorité des Soudanais était marqué par la flambée des prix des denrées de première nécessité – pain et sucre en tête –, par de fréquentes coupures d'électricité et d'autres services essentiels, ainsi que par un appareil d'État toujours plus répressif. Quelques semaines à peine après la visite de Bush en mars, Nimeiri fut renversé par un soulèvement populaire alors qu'il rentrait d'un voyage à Washington. Parmi les nombreux facteurs ayant conduit à sa chute, le refus délibéré de Nimeiri de reconnaître la famine – et d'assurer la subsistance des agriculteurs et des éleveurs frappés par la sécheresse – fut peut-être le plus accablant.

La faim comme arme de guerre

Quarante ans plus tard, le déni de la famine refait surface, dans un contexte différent et bien plus violent, où la faim est délibérément utilisée comme arme de guerre. Un an après le début du conflit actuel, le 1er août 2024, les Nations unies ont averti que plus de la moitié de la population soudanaise était confrontée à des « niveaux de faim critiques » et ont déclaré l'état de famine dans plusieurs régions du Darfour, notamment dans le camp de déplacés de ZamZam, près d'El Fasher, qui abrite plus d'un demi-million de personnes. L'ONG Médecins Sans Frontières a confirmé qu'un enfant mourait de faim toutes les deux heures à ZamZam (2024). Ce même mois, le New York Times publia une série d'articles détaillant la manière dont les FSR et l'armée instrumentalisaient la famine, alors qu'ils se disputaient le contrôle politique et économique du pays. L'armée, se positionnant comme le gouvernement de facto du Soudan, réagit à la déclaration officielle de famine de l'ONU en « rejetant catégoriquement » l'idée que le Soudan fût en proie à la famine (2024).

Dans les années 1980, le déni de la famine par Nimeiri était politiquement motivé par la volonté de préserver les investissements étrangers dans l'agriculture soudanaise. Aujourd'hui, le déni de l'armée – au cœur d'une guerre ayant engendré la plus grande crise humanitaire du monde – paraît bien moins calculé. Pourtant, là encore, il a servi un objectif politique. Les deux camps ont fait de la faim et de l'aide alimentaire des armes, s'efforçant d'affamer les civils et de les dresser contre l'adversaire dans une bataille pour la légitimité et le pouvoir. Dans son essai « Famine Denial in Sudan: Not Only Irrational but Also Irresponsible » (2025), A. F. ElTayeb désigne à juste titre les FSR comme les artisans de cette famine, soulignant qu'elles « empoisonnent intentionnellement les sources d'eau, détruisent les canaux d'irrigation, bloquent les flux d'eau, pillent le matériel agricole et contaminent les sols fertiles, rendant inutilisables de vastes étendues de terres dans le centre du Soudan ». Elles ont également utilisé la famine comme outil de coercition pour contraindre les jeunes au recrutement forcé (ElTayeb, 2025).

Lorsque les FSR se retirèrent de Khartoum fin mars 2025, des images et des vidéos macabres de prisonniers de guerre gravement dénutris et torturés circulèrent sur les réseaux sociaux. Des centaines d'entre eux furent découverts dans ce qu'on ne peut qualifier autrement que de camps de concentration, disséminés à travers la ville. Certains étaient à peine reconnaissables par leurs proches ; d'autres périrent lors des tentatives de réalimentation. Ces images donnaient à voir ce qu'avait été la vie sous la domination des FSR pour nombre d'entre eux, et contrastaient de manière saisissante avec les vidéos empreintes de joie et de soulagement que partageaient les civils, célébrant leur liberté de mouvement retrouvée à mesure que l'armée reprenait le contrôle de la capitale. Les soldats s'emparèrent de ces images et les diffusèrent stratégiquement, pour se poser en libérateurs de Khartoum.

Si les FSR sont les architectes de la famine actuelle au Soudan, l'armée en est la complice. Quatre jours après que l'ONU eut déclaré l'état de famine dans certaines parties du Darfour-Nord, l'armée largua des bombes sur ZamZam, tentant ainsi d'effacer les preuves sur le terrain. Dans leur article du New York Times intitulé « As Starvation Spreads in Sudan, Military Blocks Aid Trucks at Border » (2024), Declan Walsh et Ivor Prickett rapportent que l'armée continua également d'empêcher les camions d'aide alimentaire de l'ONU d'entrer au Soudan par le point de passage d'Adré, à la frontière tchadienne, « coupant ainsi l'aide à des centaines de milliers de personnes déjà affamées ». Dans les mois précédant la déclaration de famine, ce point de passage avait été fermé par l'armée, provoquant « un bond du nombre de personnes confrontées à des niveaux d'insécurité alimentaire d'urgence, passant de 1,7 million à 7 millions » (Walsh et Prickett, 2024).

L'armée a de longue date pour habitude de contrôler et d'entraver l'acheminement de l'aide alimentaire – une tactique de contre-insurrection qu'elle a déployée dans les nombreuses guerres qu'elle a menées contre les populations civiles au Darfour, au Soudan du Sud et dans les monts Nouba, comme le souligne John Kifner dans son article du New York Times intitulé « Sudan War: Starvation is a Weapon » (1986). Lors du génocide au Darfour, au début des années 2000, elle eut recours à cette tactique en collaboration avec les FSR, alors connues sous le nom de « Janjawids », afin d'affaiblir les groupes de résistance armée.

Depuis mai 2024, les FSR, avec le soutien des Émirats arabes unis, assiègent El Fasher, la capitale du Darfour-Nord, coupant tout accès aux vivres et à l'aide humanitaire. Des centaines de milliers de civils se retrouvent ainsi piégés depuis plus d'un an ; confrontés à une faim extrême, certains en sont réduits à consommer du fourrage animal pour survivre. Dans le Kordofan du Sud, l'armée et les FSR ont l'une et l'autre empêché l'aide et les vivres de parvenir aux populations civiles. Bien que les FSR soient responsables de la majorité des crimes de guerre commis contre les civils au cours de ce conflit – y compris des actes de génocide –, l'armée ne saurait être considérée comme leur protectrice. Nous voyons au contraire des civils, en particulier au sein de communautés longtemps éprouvées par la violence d'État, réduits au rang de pions dans une lutte pour le pouvoir et le contrôle territorial opposant élites et factions militaires. Le déni de la famine et l'instrumentalisation de la faim ont resurgi comme stratégies dans cette partie d'échecs mortelle.

L'ajustement structurel selon de nouvelles modalités

Lorsque le régime de Bachir accéda au pouvoir en 1989, à la suite d'un coup d'État militaire, il s'engagea sur une voie similaire d'austérité néolibérale et d'ajustement structurel, celle-là même qui avait précipité la chute de Nimeiri. Après l'imposition de sanctions au Soudan par l'administration Clinton au début des années 1990 – pour avoir, comme l'écrit Gary Clyde Hufbauer dans Economic Sanctions Reconsidered (2007), « soutenu des activités terroristes internationales » et offert l'asile à Oussama ben Laden –, les États-Unis perdirent progressivement leur influence sur le pays, ce qui entraîna des relations diplomatiques tendues et un engagement économique limité. L'aide américaine chuta parallèlement de manière drastique. Les États du Golfe, qui avaient auparavant investi dans le projet de « grenier à blé » de Nimeiri, intervinrent pour combler ce vide, aux côtés du Canada, de la Chine et d'autres pays du Moyen-Orient et d'Asie, en investissant dans les infrastructures, l'agriculture, le secteur minier et le pétrole. Le calendrier des sanctions américaines coïncida avec des développements majeurs au sein de l'industrie pétrolière soudanaise. Bien que le pétrole eût été découvert initialement par la multinationale américaine Chevron en 1978, dans les districts de Bentiu et Heglig, au sud du Soudan, la production et l'exportation de brut ne débutèrent véritablement qu'au début des années 1990, sous l'impulsion d'un consortium d'entreprises chinoises, canadiennes et malaisiennes.

Cette situation offrit aux États du Golfe l'opportunité de réinvestir dans le secteur agricole soudanais, tandis que d'autres pays concentraient leurs efforts sur l'exploitation des ressources pétrolières. L'afflux de capitaux du Golfe vers le Soudan fut à son tour facilité par l'expansion de multiples systèmes bancaires islamiques, au-delà de la seule Faisal Islamic Bank (FIB) – détenue par des intérêts saoudiens et fondée en 1977 –, comme le souligne Khalid Medani dans Black Markets and Militants: Informal Networks in the Middle East and Africa (2022). La FIB joua un rôle clé dans la consolidation d'une élite commerciale islamiste en permettant au Front national islamique (FNI) d'Al-Bachir d'acquérir un contrôle significatif sur l'économie soudanaise, alors même qu'il préparait le coup d'État de 1989 – fait relevé de nouveau par Khalid Medani dans « The Struggle for Sudan: A Primer » (2024). La croissance ultérieure du secteur bancaire islamique au cours des années 1990 attira notamment les Émirats arabes unis, qui s'imposèrent comme partenaire bancaire et actionnaire de premier plan.

Dès après leur coup d'État, le régime de Bachir entreprit de mettre en œuvre des politiques de privatisation qui transformèrent le secteur agricole soudanais, ouvrant de nouvelles opportunités à l'agro-industrie. Guidé par la vision idéologique du tamkeen – terme arabe signifiant « autonomisation » ou « renforcement » –, le régime visait à évincer « ses rivaux du gouvernement, de la société civile et de l'économie » pour les remplacer par des fidèles, comme l'écrit Harry Verhoeven dans Water, Civilisation and Power in Sudan: The Political Economy of Military-Islamist State Building (2015). Selon les études d'Osman Suliman (2007) et d'Elkreem (2025), le régime confisqua des terres agricoles fertiles et étendit le contrôle de l'armée sur l'économie par le biais d'un système de gouvernance fondé sur le clientélisme. De vastes étendues de terres furent ainsi cédées à des élites militaires et à des hommes d'affaires fidèles au Front islamique national – connu ultérieurement sous le nom de Parti du Congrès national – en vue d'y établir des exploitations agricoles mécanisées.

Le régime mit également en place un Comité technique pour la cession des entreprises publiques, chargé de privatiser plus d'une centaine d'entreprises d'État afin de « renforcer le pouvoir politique et économique du Parti du Congrès national [islamiste] au pouvoir » (Suliman, 2007). Parmi les nombreuses entreprises visées, le projet de la Gezira constituait sans doute l'enjeu le plus considérable. L'adoption de la Loi sur le projet de la Gezira en 2005 accéléra ce processus en dissolvant la direction centrale du projet et en transférant la responsabilité de la gestion de l'eau aux fermiers locataires. Les agriculteurs se virent soudainement confier la charge de nettoyer des centaines de canaux d'irrigation avec des ressources minimales, par le biais de plus de 1’500 associations d'usagers de l'eau nouvellement créées, comme le rapporte Radio Dabanga dans un article de 2022 consacré aux discussions des agriculteurs de la Gezira sur la création d'un syndicat. Conformément aux recommandations de la Banque mondiale, cette dissolution s'accompagna du retrait des services publics de vulgarisation agricole ainsi que de la fourniture d'intrants essentiels – semences, engrais et tracteurs – destinés aux petits exploitants (Radio Dabanga, 2022). L'ensemble des actifs publics du projet – machines agricoles lourdes, tracteurs, moissonneuses, voie ferrée, centres de recherche et logements administratifs – fut cédé à des investisseurs privés (Elkreem et al., 2025). Les effectifs du Conseil de la Gezira – administrateurs, ingénieurs, chercheurs et inspecteurs – furent réduits de manière drastique, passant de plus de 7’000 à seulement 74 personnes en l'espace d'un an (Elkreem et al., 2025).

Ces politiques plongèrent des milliers d'agriculteurs dans l'endettement en réduisant leur production et leurs rendements. Les seuls bénéficiaires furent les agriculteurs aisés qui, grâce à leur appartenance au syndicat agricole islamiste et au système plus large de gouvernance clientéliste, purent « emprunter d'importantes sommes d'argent auprès des banques agricoles pour créer des entreprises de prestation de services » (Elkreem et al., 2025). Ces entreprises tirèrent profit des agriculteurs ordinaires, abandonnés à eux-mêmes après le retrait des services de vulgarisation. Pour y faire face, les agriculteurs diversifièrent leurs sources de revenus. L'impact de la Loi sur le projet de la Gezira contraignit néanmoins nombre d'entre eux à envisager d'abandonner leurs baux ou de céder leurs terres bien en deçà de leur valeur marchande, au profit d'élites étatiques soucieuses d'attirer des capitaux étrangers.

Pour le régime de Bachir, le début des années 2000 fut une période d'incertitude. Alors que la guerre menée depuis des décennies contre le Soudan du Sud touchait à sa fin, le régime avait lancé une nouvelle campagne génocidaire de contre-insurrection contre les communautés non-arabes du Darfour. Attirer des investisseurs de l'agro-industrie par le biais de baux fonciers à grande échelle devait lui permettre de financer cette nouvelle guerre et de compenser la perte de revenus pétroliers qu'entraînerait la probable indépendance du Soudan du Sud, dont provenaient 75 % des recettes pétrolières soudanaises. Paradoxalement, le seul obstacle à ce plan résidait dans le système foncier singulier hérité du régime colonial britannique. En vertu de l'Ordonnance foncière de la Gezira de 1921, le gouvernement achetait ou louait les terres auprès de leurs propriétaires. Si 60 % des terres du projet appartiennent à l'État, les 40 % restants sont la propriété de détenteurs de titres fonciers qui furent contraints de les louer à l'État lors de la création initiale du projet, selon Gowaria Dafa Alla Abd-Elgadir Ali dans « Multidimensional Poverty Among Sudanese Farmers: Evidence from Gezira Scheme » (2024). Les terres du projet ont toujours suscité l'intérêt des investisseurs en raison de la fertilité de leurs sols argileux, de leur proximité avec le système d'irrigation gravitaire du Nil et de leur aptitude immédiate à la culture. Toutefois, dans la mesure où une part importante de ces terres est enregistrée, le périmètre du projet demeure, pour l'essentiel, inaccessible aux investissements fonciers à grande échelle. En revanche, une grande partie des terres situées en dehors de ce périmètre – principalement dévolues à l'agriculture pluviale et à l'élevage – ne fait l'objet d'aucun enregistrement officiel ni d'aucun titre de propriété, mais relève du régime foncier coutumier.

Aux termes de la Loi de 1970 sur les terres non enregistrées, l'État est habilité à revendiquer la propriété de ces terres si elles sont jugées improductives ou inexploitées. Dans la partie septentrionale de la Gezira, le Nil Bleu trace une frontière naturelle entre les terres incluses dans le périmètre du projet et les terres coutumières dont les élites gouvernementales se sont emparées afin d'attirer des investisseurs de l'agro-industrie, tant nationaux qu'étrangers. La photographie aérienne ci-dessous illustre deux de ces exploitations : l'une nationale, appartenant au conglomérat DAL et baptisée Al-Waha ; l'autre, désormais fermée, appartenant à des intérêts émiratis et nommée Zayid Al Kheir.

Figure 1 Nisrin Elamin, Map offarms, Al-Waha and Zayid Al Kheir, 19 décembre 2024. GoogleEarth.

Toutes deux furent établies au début des années 2000, dans le sillage immédiat de la Loi de 2005 sur le projet de la Gezira, alors même que les petits exploitants commençaient à délaisser l'agriculture. La résistance organisée des agriculteurs permit d'enrayer un accaparement massif des terres à l'intérieur du périmètre. Grâce à une combinaison de mobilisation de masse, de désobéissance civile, de recours judiciaires et de partage collectif des ressources, ils parvinrent à conserver leurs terres, certains d'entre eux affrontant pour la première fois de leur vie la répression étatique. Deux réalités perdurèrent néanmoins : les agriculteurs continuèrent de subir les effets néfastes de la loi de 2005, tandis que les élites de l'agro-industrie – nationales comme des pays du Golfe – prirent à bail des terres le long de la bordure orientale du périmètre, de l'autre côté du Nil Bleu, ainsi que dans d'autres régions au nord et au sud de Khartoum. Incapables de s'emparer des terres situées à l'intérieur même du périmètre, les élites étatiques orientèrent les investisseurs vers la solution de repli la plus avantageuse : des terres situées de l'autre côté du Nil Bleu, à une heure de route à peine de Khartoum.

Du début des années 2000 jusqu'au déclenchement du conflit actuel, des investisseurs saoudiens et émiratis ont loué environ deux millions d'acres de terres soudanaises, principalement pour y cultiver de la luzerne et de l’Herbe de Rhodes – deux cultures fourragères à haut rendement et grandes consommatrices d'eau. Ces récoltes sont exportées vers les pays du Golfe afin d'alimenter leurs industries laitière et de viande en pleine expansion. Nombre de ces accords fonciers, conclus avec les élites gouvernementales soudanaises au cours des deux dernières décennies, n'ont débouché sur aucun projet concret ni particulièrement productif. Ils ont néanmoins permis à des investisseurs du Golfe et à des élites locales de s'approprier et de clôturer des centaines de milliers d'acres de terres – pour la plupart coutumières – afin de se prémunir contre l'incertitude : des terres que de petits agriculteurs et éleveurs travaillaient depuis des générations pour l'agriculture pluviale et l'élevage.

L'ingénierie de l'insécurité alimentaire

Ces baux fonciers à grande échelle, accordés à des investisseurs de l'agro-industrie issus des pays du Golfe ou du marché intérieur, ont compromis les moyens de subsistance des populations rurales en coupant les routes de transhumance et en restreignant l'accès à la terre, utilisée principalement pour la culture du sorgho et d'autres cultures vivrières de base. L'industrie laitière locale en fut la première victime : lors d'un entretien réalisé en 2013, le dirigeant d'une grande entreprise agro-industrielle nationale me confia que l'objectif de sa société était d'évincer du marché le laitier local – celui qui livrait du lait cru aux épiceries de village à dos d'âne. Au fil des ans, la clientèle de ces laitiers s'est effectivement réduite, les habitants se tournant de plus en plus vers des produits laitiers pasteurisés, fabriqués industriellement. Parallèlement, les éleveurs privés de leurs pâturages ont abandonné l'élevage pour se reconvertir dans le petit commerce ou la fabrication de briques, ou pour grossir les rangs inférieurs d'un appareil sécuritaire alors en pleine expansion. C'est parmi ces éleveurs démunis et spoliés que les FSR recrutèrent certains de leurs éléments les plus zélés.

Dans une tendance parallèle, le régime alimentaire des populations rurales avait continué d'évoluer : la consommation de sorgho avait cédé la place à celle de farine de blé transformée, produite en série et conditionnée dans des usines situées à Khartoum et dans d'autres régions. Au tout début de la guerre, ces tendances se manifestaient de manière frappante dans les longues files d'attente devant les boulangeries locales, ainsi que dans l'odeur nauséabonde qui s'échappait des épiceries à travers tout le centre du Soudan – leurs réfrigérateurs débordant de produits laitiers pasteurisés et d'aliments surgelés « halal », produits localement ou importés des pays du Golfe. Lors de la panne d'électricité généralisée qui frappa le pays, ces produits commencèrent à pourrir dans les congélateurs hors service, à Khartoum comme dans les zones rurales environnantes. Cette odeur pestilentielle disait à quel point la famine actuelle était le fruit d'un processus amorcé bien des années auparavant. Les premiers gestes de solidarité dont nous fûmes témoins – quelques heures à peine après que Khartoum eut basculé dans la guerre – consistèrent à acheter quelques sacs de pain, aussitôt distribués de porte en porte dans tout le quartier. Dans les zones rurales où le conflit ne s'était pas encore propagé, les habitants s'aventuraient aux abords des vastes exploitations agro-industrielles à la recherche de plantes sauvages comestibles. Dans le village de mon grand-père, ces plantes figurèrent parmi les rares aliments frais consommés par la population durant les premiers jours du conflit. La guerre avait désorganisé les chaînes d'approvisionnement, révélant brutalement aux habitants leur dépendance vis-à-vis des produits importés. Pour des millions de Soudanais, en particulier dans les zones rurales, ce conflit a mis en lumière la manière dont le régime de Bachir a orchestré l'insécurité alimentaire en décimant la petite agriculture et en rendant ainsi la population toujours plus dépendante d'aliments de subsistance qui ne sont plus produits localement.

La privatisation du projet de la Gezira, au cœur du Soudan, illustre un récit qui s'inscrit dans un processus plus vaste, s'étendant sur plusieurs décennies : celui de la restructuration du secteur agricole soudanais. Des histoires similaires d'extraction capitaliste – souvent portées par des processus violents de déplacement forcé et de répression orchestrés par l'État – pourraient être racontées dans d'autres régions rurales du pays. Ce récit, issu du cœur agricole du Soudan, met en lumière une continuité entre les régimes de Nimeiri et d'Al-Bachir : tous deux se sont montrés prêts à sacrifier les moyens de subsistance des petits agriculteurs et des éleveurs pour s'assurer l'apport de capitaux et d'investissements étrangers. D'un régime à l'autre, les acteurs clés ont changé, mais la financiarisation et la privatisation de l'économie soudanaise se sont poursuivies, drapées dans le manteau idéologique de l'islamisme. Et la vaste population rurale du Soudan a continué de porter le poids le plus lourd de cette extraction.

Si l'embargo imposé au Soudan sous l'impulsion des États-Unis, initié dans les années 1990, isola le pays de ses anciens alliés et bailleurs de fonds occidentaux, il ouvrit simultanément la voie aux capitaux du Golfe, leur permettant de s'ancrer plus profondément dans l'économie soudanaise sous couvert de renforcer la sécurité alimentaire nationale. Au cours des années 2010, le Qatar, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s'étaient imposés comme les principaux soutiens étrangers et partenaires d'investissement du régime d'Al-Bachir, supplantant la Chine, qui s'était principalement concentrée sur l'exploration pétrolière avant de réorienter son attention vers le Soudan du Sud après 2011. Comme l'écrit Selma Elobeid dans « Gulf States: A Paradoxical Economic Lifeline for Sudan » (2024), en échange d'un soutien politique et de flux de revenus, le régime d'Al-Bachir consentit aux investisseurs du Golfe – en particulier dans le secteur agricole – de nombreuses incitations : « exonérations douanières sur les machines et les intrants agricoles, liberté de transfert des bénéfices, exonérations fiscales pouvant s'étendre jusqu'à dix ans, absence de restrictions sur l'exportation des produits agricoles, et liberté de recourir à une main-d'œuvre étrangère ». Ces incitations firent du Soudan l'un des paradis d'investissement les plus attractifs de la région, offrant aux États du Golfe des terres fertiles et des ressources en eau à un coût dérisoire. Au-delà de la seule sécurité alimentaire, les investissements fonciers et portuaires réalisés au Soudan et dans la Corne de l'Afrique ont facilité et étendu le contrôle des États arabes du Golfe – et plus particulièrement des Émirats – sur les circuits de production et de distribution alimentaire à travers toute la région. Ce processus doit être envisagé comme un volet d'une stratégie plus vaste de construction impériale : distincte de l'impérialisme américain, mais inextricablement liée à celui-ci. Cette distinction transparaît dans la manière dont les États-Unis ont cherché à réchauffer leurs relations avec le Soudan au lendemain du coup d'État de 2019, en vue d'investir dans l'agriculture soudanaise en concurrence directe avec les intérêts des pays arabes du Golfe.

L'aide alimentaire américaine sous conditions

Le 15 février 2023 — exactement deux mois avant le déclenchement de la guerre —, David Beasley, alors directeur du Programme alimentaire mondial (PAM) et ancien gouverneur républicain de Caroline du Sud, publia sur X (anciennement Twitter) une vidéo appelant le secteur privé à investir dans les terres soudanaises pour faire face à une crise alimentaire qu'il jugeait imminente. Debout au milieu d'un champ de blé soudanais, il déclara : « C'est un pays qui possède 210 millions d'acres de terres arables, dont seulement 25 % sont exploitées... si nous parvenons à faire intervenir le secteur privé ici, pour qu'il travaille aux côtés des petits exploitants agricoles, nous pourrons produire la nourriture dont nous avons besoin — non seulement pour nourrir le Soudan, mais pour nourrir le monde entier. C'est ce qui doit se produire, et cela doit se produire maintenant. » Convoquant le discours colonial de la terra nullius, Beasley lança un appel aux investisseurs privés de l'agro-industrie – aux États-Unis comme ailleurs – pour qu'ils s'emparent des terres arables soudanaises, présumées vacantes et n'attendant que d'être transformées en champs de blé. Ses propos incarnent un mythe tenace, présenté comme la panacée universelle pour la sécurité alimentaire dans la région : celui selon lequel des investissements fonciers à grande échelle transformeraient la Corne de l'Afrique en un « grenier à blé » capable de nourrir non seulement sa propre population, mais le monde entier.

Ce qui s'apparente, de la part de Beasley, à une requête anodine invitant le secteur privé américain à aider le Soudan à assurer sa subsistance – ainsi que celle du reste du monde – était stratégiquement programmé pour s'aligner sur un ensemble de dispositions législatives rattachées au Farm Bill américain. Ces dispositions contribueraient à ouvrir la voie à de tels investissements une fois le Soudan libéré des entraves d'un régime de sanctions vieux de trente ans. Au moment où Beasley lançait cet appel, des législateurs républicains proposaient une refonte du programme « Food for Peace ». Créé en 1954, ce programme utilise les excédents agricoles américains pour fournir une aide alimentaire à travers le monde, par l'intermédiaire d'organisations telles que le PAM. Il représente aujourd'hui environ deux milliards de dollars d'achats de produits agricoles américains distribués à l'échelle mondiale (Morris, 2025). L'écoulement de ces excédents permet aux acteurs de l'agro-industrie américaine de maintenir le prix des cultures de base à un niveau suffisamment élevé pour en tirer profit. Lors d'une réunion tenue en 2022 avec le représentant républicain Tracy Mann et des agriculteurs du Kansas participant au programme, Beasley qualifia les agriculteurs américains de « participants actifs, de leaders et d'acteurs déterminants de la sécurité alimentaire mondiale » (communiqué de presse du représentant Moran, 2022), grâce à leur partenariat avec le PAM. De même, le sénateur du Kansas Jerry Moran décrivit le programme comme un dispositif capable de « lutter contre la famine à travers le monde tout en créant de nouveaux débouchés pour nos produits agricoles et en renforçant notre économie agricole » (vidéo de Moran, 2025). Ensemble, Moran et Mann élaborèrent l'« American Farmers Feed the World Act » afin de réformer le programme en 2023 et de garantir que l'intégralité des fonds alloués à l'aide alimentaire non urgente soit consacrée à l'achat de produits américains.

Cette proposition, restée en suspens sous l'administration Biden, fait aujourd'hui l'objet d'un nouvel examen, assortie d'une disposition supplémentaire. Le texte déposé en février 2025 propose de transférer la gestion du programme de l'USAID – désormais dissoute – au ministère de l'Agriculture des États-Unis (USDA), jugé davantage « axé sur les produits agricoles ». L'objectif est de rendre l'administration du programme « plus efficace » et mieux alignée sur les priorités américaines, tout en « offrant un débouché commercial aux agriculteurs du Kansas [et d'Amérique] » (communiqué de presse et vidéo du sénateur Jerry Moran, 2025). Si elle est adoptée, cette législation permettra aux acteurs de l'agro-industrie américaine de décrocher des contrats de plus grande envergure pour « nourrir ceux qui ont faim », tout en leur ouvrant – point crucial – de nouveaux marchés dans les régions touchées par l'insécurité alimentaire et les conflits : des pays comme le Soudan, qui ont aujourd'hui un besoin urgent d'aide alimentaire.

Aujourd'hui, en pleine guerre, l'invitation lancée par Beasley au secteur privé américain d'investir dans les terres soudanaises paraît logistiquement et politiquement impossible. Elle soulève néanmoins des questions : pourquoi la région de la Gezira est-elle devenue un enjeu si central dans la bataille opposant l'armée aux FSR ? Et qui pourrait tenter d'y accéder une fois que les armes se seront tues ? Les États du Golfe figurent parmi les candidats les plus probables, en particulier les Émirats arabes unis, qui ont investi des milliards dans les terres et les infrastructures soudanaises au cours des deux dernières décennies et sont aujourd'hui les principaux fournisseurs d'armes des FSR. Le programme « Food for Peace » remanié pourrait quant à lui ouvrir la voie à de futurs investissements américains, en donnant aux entreprises agroalimentaires américaines accès à des marchés soudanais déjà fragilisés par des années d'instabilité.

Declan Walsh, correspondant en chef du New York Times pour l'Afrique, écrit que les conséquences brutales des coupes budgétaires opérées par Trump dans l'aide internationale et du démantèlement de l'USAID « n'apparaissent nulle part aussi clairement qu'au Soudan » (« Trump's Aid Cuts Hit the Hungry in a City of Shellfire and Starvation », 2025). En l'espace de quelques jours, des centaines de cuisines communautaires ont dû fermer leurs portes, aggravant une crise alimentaire déjà catastrophique. Ces coupes surviennent au moment même où le plan de réponse humanitaire des Nations unies pour le Soudan souffre d'un grave sous-financement : en mars 2025, il n'avait reçu que 6,2 % des fonds nécessaires, selon Relief Web (« Sudan's humanitarian crisis worsens amid conflict and sharp funding cuts », 2025). L'impact dévastateur de ces coupes met en lumière la dépendance structurelle inhérente aux circuits de financement de l'USAID – des circuits qui ont souvent servi de simple palliatif aux conséquences meurtrières de la restructuration du secteur agricole soudanais, un processus entamé il y a plusieurs décennies. De fait, l'USAID est le premier donateur d'aide alimentaire au Soudan depuis 2004. La version remaniée du programme « Food for Peace » risque de prolonger ce processus, car les guerres servent souvent de prétexte à l'accaparement des terres par l'État afin de faciliter les investissements étrangers dans les secteurs minier et agricole. Soyons clairs : la population soudanaise a un besoin désespéré d'aide alimentaire internationale. Elle est confrontée à des niveaux de famine catastrophiques et lutte pour survivre au milieu du conflit. Partout dans le pays, des hommes, des femmes et des enfants meurent de malnutrition et de maladies, tandis que dans certaines régions du Darfour et des monts Nouba, des habitants sont réduits à faire bouillir des feuilles pour survivre. Subordonner cette aide – dont le besoin est urgent – à l'ouverture de nouveaux marchés pour les investisseurs agro-industriels américains et autres aggravera presque certainement la faim et l'insécurité alimentaire à long terme, en compromettant les moyens de subsistance de millions de petits agriculteurs soudanais.

Vers un avenir de souveraineté alimentaire

Face aux coupes budgétaires de l'USAID et à la réponse désastreuse de l'aide internationale, des millions de Soudanais comptent de plus en plus les uns sur les autres pour survivre. Les réductions décidées par l'administration Trump ont mis en lumière le fait que les efforts de secours sur le terrain sont, pour l'essentiel, portés par les « cellules de réponse d'urgence » – des collectifs d'entraide communautaires gérés par des bénévoles à travers tout le pays. En l'absence d'une réponse internationale adéquate, ces collectifs dirigent les opérations de distribution de nourriture et de médicaments, organisent des cuisines communautaires, coordonnent les évacuations et les activités de protection, et mettent en place des cliniques d'urgence, des centres d'aide aux victimes de viol et des cellules d'assistance aux femmes. Ils transforment également des écoles désaffectées en abris, réparent et rétablissent les services essentiels – eau et électricité –, et récupèrent et enterrent les corps des défunts. Dans une cellule de réponse d'urgence à Sennar, des bénévoles ont mobilisé le soutien de la diaspora pour racheter une pharmacie entière et distribuer des bons permettant à la population d'obtenir ses médicaments gratuitement. Au Darfour, des « cellules de réponse agricole » ont vu le jour, où les habitants cultivent des denrées alimentaires pour lutter contre la faim. Au cours des deux dernières années, leurs cuisines communautaires ont nourri des millions de personnes à travers dix-huit États, avec des ressources et des frais de fonctionnement dérisoires. Bon nombre d'entre elles sont aujourd'hui contraintes de fermer faute de financements extérieurs. Cette situation offre néanmoins aux cellules de réponse d'urgence l'occasion d'élargir leurs partenariats avec les agriculteurs soudanais, qui s'organisent pour faire face à l'aggravation de la crise.

En janvier 2025, l'Alliance des agriculteurs de Gezira et Managil a lancé la campagne « Nous devons semer », distribuant des semences maraîchères à 2’421 familles dans le centre du Soudan, au moment même où les FSR se retiraient de la région. Quelques semaines à peine après que les FSR eurent perpétré des massacres sur ces terres – avec le soutien financier des Émirats arabes unis –, les habitants ont commencé à y cultiver des aliments pour assurer leur subsistance et amorcer leur rétablissement. Dans toute la région de la Gezira, des familles cultivent désormais des produits vivriers au sein même de leurs enceintes résidentielles ; durant le Ramadan, elles ont ainsi pu préparer des repas complets pour l'iftar à partir d'aliments qu'elles avaient elles-mêmes cultivés ou échangés entre voisins. Dans une communauté de travailleurs agricoles, les habitants ont planté des légumes – okra et légumes verts – sur le terrain d'une école locale, et ont financé l'achat de fournitures scolaires grâce aux surplus de récolte vendus.

La campagne « Nous devons semer » permet aux populations de se nourrir mutuellement tout en réduisant leur dépendance à l'égard de l'aide alimentaire. Si elle prend de l'ampleur, elle pourrait également nourrir les habitants d'autres régions du pays. L'Alliance des agriculteurs de Gezira et Managil établit déjà des liens avec les comités de résistance et les cellules d'intervention d'urgence voisins, afin d'explorer des modalités de soutien mutuel en faveur de la sécurité alimentaire, et espère étendre ses efforts au-delà de la région, en aidant les agriculteurs déplacés ou touchés par la guerre à lancer des campagnes similaires ailleurs. Au-delà du bénéfice immédiat d'alimenter la population, l'Alliance permet aux cultivateurs soudanais de rester sur leurs terres – ou d'y retourner – à un moment où le risque d'accaparement foncier, tant par des acteurs étrangers que nationaux, est particulièrement élevé, surtout une fois que les armes se seront tues. Cette campagne s'inscrit dans une longue histoire de résistance organisée des agriculteurs contre la violence extractive des élites étatiques – coloniales comme postcoloniales – et de leurs partenaires internationaux. Dans la région de la Gezira, agriculteurs et travailleurs agricoles se mobilisent depuis deux décennies contre les effets de la loi de 2005, œuvrant à l'édification d'un avenir fondé sur la souveraineté alimentaire – ce qui implique la liberté de revenir à une agriculture de subsistance et de définir leurs propres systèmes alimentaires. Dans d'autres régions du pays, cette aspiration passe également par le droit de retourner sur ses terres après des décennies de guerre et de tirer profit de ce qu'elles ont à offrir, en surface comme en profondeur. Ces initiatives locales ne disposent pas, à elles seules, des capacités nécessaires pour répondre à l'ampleur des besoins civils alors que la faim se propage ; elles ne sauraient donc se substituer à l'aide internationale, dont le besoin se fait cruellement sentir. Elles tracent en revanche une voie vers un avenir de souveraineté alimentaire.

Enfants, jouant dans la cour de mon grand-père au milieu des chauves-souris et des chats errants, nous ignorions que la région de la Gezira constituait l'épine dorsale économique du pays. Les arbres gigantesques nous offraient pourtant un aperçu de l'immense potentiel de cette terre à nourrir l'ensemble du pays et de la région – un potentiel qui pourrait protéger et préserver la vie de millions de civils soudanais, aujourd'hui pris au piège de la catastrophe engendrée par cette guerre.

Traduit de l’anglais par Sophie Schrago

[1] Cet article a été initialement publié en anglais dans Transition – The Magazine of Africa and the Diaspora (Harvard University) sous le titre « The Politics of Hunger in Sudan. »