Le 15 avril 2023, l'alliance de façade entre le général Abdelfatah Burhan, chef des Forces armées soudanaises (FAS), et Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », à la tête des Forces de soutien rapide (FSR), a volé en éclats, précipitant le pays dans une guerre d'une violence inédite. Les combats, qui ont d'abord embrasé la capitale Khartoum, se sont rapidement propagés à d'autres régions : le Darfour, Port-Soudan, et, en décembre 2023, l'État de Gezira – jusqu'alors épargné par les conflits. Situé au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc, cet État constituait le grenier agricole du pays.
La brutalité des combats, qui ravagent indistinctement zones rurales et urbaines, a engendré une catastrophe humanitaire d'une ampleur sans précédent. Près de 9 millions de Soudanais ont été contraints de fuir, dont plus d'un million ont cherché refuge au-delà des frontières nationales. Human Rights Watch a documenté des opérations de nettoyage ethnique à Khartoum et au Darfour, ainsi que des attaques ciblées contre des milliers de civils et de villages. À cette violence s'ajoute une insécurité alimentaire alarmante : environ 60 % de la population souffre de la faim, les combats ayant gravement perturbé la production agricole à travers une grande partie du territoire. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a récemment qualifié le Soudan de pays confronté à « la plus grande crise alimentaire au monde »[2].
Sur le terrain, l'acheminement de l'aide humanitaire se heurte à des obstacles considérables. Les blocages bureaucratiques – refus systématique de permis de voyage, impossibilité d'accéder aux zones de combat – paralysent l'action des organisations humanitaires. Lorsque l'aide parvient malgré tout à destination, elle reste exposée au risque de saisie ou de détournement par les FAS ou les FSR, qui en font un instrument de guerre et un moyen de punir toute opposition civile au conflit. Les deux belligérants s'en prennent également aux infrastructures de santé : 70 % des hôpitaux et centres de santé sont aujourd'hui hors service, condamnant des populations entières à mourir de maladies curables ou de blessures qui auraient pu être soignées.
La situation actuelle tranche douloureusement avec l'espoir suscité par la période 2018-2019, lorsque le monde observait avec admiration un Soudan en pleine effervescence. Le soulèvement populaire qui avait renversé le régime islamiste d'Omar al-Bashir semblait alors annoncer l'aube d'une ère démocratique nouvelle – fragile, certes, mais porteuse de promesses après trois décennies d'autoritarisme. Ce qui s'est imposé à la place est d'une tout autre nature : un conflit dévastateur qui ronge les fondements mêmes de l'État soudanais et menace, par effet de contagion, la stabilité du Sahel et de la Corne de l'Afrique.
Crise économique et origines des protestations populaires
La guerre qui ravage aujourd'hui le Soudan est, dans une large mesure, une conséquence directe de la « Révolution glorieuse » de 2018 – un soulèvement d'une force et d'une ampleur remarquables, qui avait transcendé les clivages sociaux, régionaux et ethniques pour rassembler une nation entière.
Parmi les facteurs qui ont alimenté ce mouvement et conduit au renversement du régime d'al-Bashir, la sécession du Soudan du Sud, le 9 juillet 2011, occupe une place centrale. Après plus d'une décennie de croissance économique relative, cette rupture a porté un coup sévère aux finances de l'État : les deux tiers des ressources pétrolières soudanaises se trouvant sur le territoire du Sud, Khartoum a perdu du jour au lendemain 75 % de ses revenus pétroliers[3] – qui représentaient, entre 2000 et 2009, jusqu'à 86 % de ses recettes d'exportation[4]. Le choc a été brutal et ses répercussions, profondes.
La contraction de cette manne pétrolière a d'abord fragilisé les réseaux de clientélisme sur lesquels reposait l'édifice du Parti du Congrès national (PCN) d'al-Bashir, attisant les rivalités au sein même de sa direction. Elle a surtout exacerbé les frustrations sociales et économiques d'une société soudanaise à bout de souffle – en ville comme à la campagne – préparant le terrain au soulèvement qui éclaterait en décembre 2018.
Tout a commencé à Atbara, ville ouvrière de l'État du Nil, à quelque 320 kilomètres au nord de Khartoum. Ce sont des lycéens qui ont allumé la mèche, bientôt rejoints par des milliers d'habitants descendus dans la rue. L'étincelle immédiate : le triplement du prix du pain. Mais dans ces régions périphériques où le soulèvement a pris racine, les frustrations économiques étaient bien antérieures à la perte des revenus pétroliers. Même au temps du boom pétrolier, la croissance de l'économie formelle soudanaise avait profité à une minorité. Les services publics, les emplois et les grands projets d'infrastructure restaient concentrés dans l'État de Khartoum, conçus avant tout pour apaiser les populations urbaines. Symptôme éloquent de cette répartition inégale, une étude a établi qu'au cours des deux décennies précédant la révolution, environ cinq grands projets situés dans le triangle central du Nord avaient absorbé à eux seuls 60 % des dépenses de développement[5].
Les chiffres dressent un tableau saisissant de cette fracture. En 2009, soit dix ans avant le soulèvement, le taux de pauvreté atteignait 58 % en milieu rural, contre 26 % en milieu urbain. Plus frappant encore, les niveaux de pauvreté au Darfour et dans l'Est du pays étaient sans commune mesure avec ceux de Khartoum et des États centraux[6]. C'est précisément cette inégalité criante entre le centre et les périphéries qui explique, pour la première fois dans l'histoire du Soudan, que la révolte ait jailli non pas de la capitale, mais des marges du pays.
En quelques jours à peine, le mouvement a débordé bien au-delà d'Atbara, gagnant de nombreuses villes et localités du Nord avant de déferler sur Khartoum. Dans les rues, les manifestants reprenaient le cri de ralliement des printemps arabes, devenu le symbole d'une époque : « Al-sha'ab yurid isqat al-Nizam » – « Le peuple veut la chute du régime ».
Nouveaux réseaux de mobilisation populaire
À Khartoum comme dans les villes de la périphérie, les protestations ont d'abord été portées par une colère économique : hausse du prix du pain et du carburant, crise de liquidités paralysante. Mais les revendications ont rapidement changé de nature, se muant en un appel direct à la destitution d'al-Bashir.
Ce basculement doit beaucoup à l'émergence de nouvelles formes d'organisation. À l'approche de la révolution, de jeunes leaders soudanais se sont alliés aux syndicats de médecins, de pharmaciens, d'avocats et de professeurs du secondaire. C'est l'Association des professionnels soudanais (APS) – réseau de syndicats parallèles et non officiels regroupant médecins, ingénieurs et avocats – qui a pris en main l'organisation et la planification des manifestations. Fin décembre 2018, la SPA a lancé un appel à marcher sur le Parlement de Khartoum, exigeant une revalorisation des salaires du secteur public et la légalisation des syndicats professionnels informels. Mais face à la répression violente des forces de sécurité contre des manifestants pacifiques, les revendications se sont radicalisées : c'est désormais la chute du Parti du Congrès national (PCN), une refonte structurelle de la gouvernance et une transition démocratique que le mouvement réclamait.
Ces aspirations faisaient écho aux vagues de protestation qui avaient déjà agité le pays en 2011, 2012 et 2013. Mais le mouvement de 2018-2019 les dépassait sur tous les plans : par sa durée, son ampleur géographique, et surtout par la nouveauté de ses méthodes. Tirant les leçons des échecs passés – des mobilisations trop centralisées, cantonnées à la classe moyenne urbaine et démunies face à l'appareil sécuritaire de l'État –, les manifestants avaient cette fois adopté des stratégies plus souples, plus décentralisées, et remarquablement résistantes à la répression.
Pilotées par l’APS et relayées sur le terrain par des comités de résistance de quartier (CRQ) animés par des jeunes, les manifestations obéissaient à une logique nouvelle : celle de la durée plutôt que du nombre. Soigneusement coordonnées et planifiées, elles ont progressivement débordé les quartiers de la classe moyenne pour gagner les quartiers ouvriers et populaires, tout en tissant des liens avec les foyers de contestation les plus éloignés – des États de la mer Rouge, à l'est, jusqu'au Darfour, à l'extrême ouest du pays.
Ce qui distinguait ce mouvement ne tenait pas seulement à son étendue géographique, mais à la profondeur de la solidarité qu'il avait su forger. Pour la première fois, des classes sociales et des groupes ethniques habituellement cloisonnés se retrouvaient côte à côte dans la rue. Jeunes militants et membres des associations professionnelles ne se contentaient pas de contester le discours de l'État islamiste : ils œuvraient activement à la construction d'alliances interclasses, en choisissant des slogans délibérément conçus pour transcender les fractures ethniques, raciales et régionales.
Au fil des six mois de contestation, le mouvement a également démontré sa capacité à mobiliser bien au-delà des campus universitaires et des lycées. Grèves, arrêts de travail et sit-in ont touché le secteur privé comme le secteur public. Parmi les épisodes les plus marquants : la grève des travailleurs portuaires de Port-Soudan, qui s'opposaient à la cession du port méridional à un opérateur étranger, ainsi que plusieurs débrayages menés par les employés de grandes banques, d'entreprises de télécommunications et d'autres acteurs clés de l'économie nationale.
Si l'attention se porte à juste titre sur les manifestants de rue, les comités de résistance et l’APS, le rôle des partis d'opposition soudanais mérite d'être pleinement reconnu. Ces derniers ne se sont pas contentés d'organiser des manifestations : ils ont également fourni un ancrage idéologique aux revendications du mouvement. C'est à leur initiative qu'a été rédigée, en janvier 2019, au plus fort de la contestation, la Déclaration de liberté et de changement. Aux côtés de l’APS, les principales coalitions partisanes – les Forces du consensus national et l'Appel du Soudan (Nida al-Sudan) – ont contribué à l'émergence d'un vaste front d'opposition fédéré sous la bannière des Forces de la liberté et du changement (FLC), dont l'une des missions essentielles était d'assurer la coordination entre les différentes composantes sociales du mouvement, y compris celles évoluant dans le secteur informel.
Les FLC ont en effet su mobiliser bien au-delà des associations de jeunes et des milieux de la classe moyenne, en intégrant dans leur giron les comités de résistance de quartier (CRQ) – structures informelles dont certaines représentaient les franges les plus précaires de la population urbaine. Héritiers de la désobéissance civile de 2013 contre al-Bashir, ces comités ont constitué la colonne vertébrale des manifestations. Leur rôle a été décisif : déjouer les dispositifs des forces de sécurité, maintenir la mobilisation sous la pression d'une répression féroce, orchestrée par les forces de l'ordre et les milices du régime.
C'est précisément cette articulation – entre la légitimité des partis d'opposition, l'énergie des syndicats informels et l'ancrage populaire des comités de quartier – qui a permis au mouvement de tenir et, finalement, de renverser al-Bashir. Après la révolution, les comités de résistance ont franchi un nouveau cap, endossant un rôle politique plus affirmé : celui de bâtisseurs d'un consensus populaire autour d'un projet de transition vers une démocratie civile, légitime et fidèle aux idéaux de la révolution.
Violence contre-révolutionnaire
La chute d'Omar al-Bashir, en avril 2019, n'a pas sonné le glas de l'autoritarisme soudanais – elle en a simplement changé de visage. Le dictateur déchu a été remplacé par une junte militaire, le Conseil militaire de transition (CMT), placée sous la direction du général Burhan, chef des Forces armées soudanaises, avec Dagalo, commandant des RSF, comme adjoint.
Face à cette confiscation de la révolution par l'armée, la rue n'a pas désarmé. Sit-in et manifestations ont continué, portant une exigence claire : une transition vers un régime pleinement civil. La réponse du CMT a été brutale. Le 3 juin 2019, ses forces de sécurité – milices FSR en tête – ont violemment dispersé l'un de ces rassemblements, faisant des centaines de morts et des milliers de blessés. Cet épisode est entré dans l'histoire sous le nom de « massacre du sit-in de Khartoum ».
Malgré ce bain de sang, les négociations entre civils et militaires ont finalement abouti. En juillet 2019, les dirigeants civils réunis au sein du FLC sont parvenus à un accord de partage du pouvoir avec l'armée, formalisé en août par la signature d'une charte constitutionnelle. Le FLC a désigné Abdalla Hamdok au poste de Premier ministre. Cet accord a été amendé et complété par le traité de Juba, signé en 2020 entre le gouvernement de transition et plusieurs groupes armés d'opposition, dans l'espoir de consolider une paix encore fragile.
Le gouvernement de transition n'a cependant jamais réussi à établir une véritable séparation des pouvoirs. La charte constitutionnelle avait en réalité consacré la prééminence militaire : l'armée disposait d'un droit de veto sur les propositions émanant des dirigeants civils, sur les nominations ministérielles stratégiques – dont le président de la Cour suprême et le procureur général – et bénéficiait d'une immunité totale contre toute enquête sur les crimes passés, y compris le massacre du sit-in de Khartoum. Loin d'incarner un véritable partage du pouvoir, le gouvernement de transition fonctionnait sous la tutelle de fait des militaires.
Face à cette demi-révolution, les comités de résistance de quartier et le mouvement de protestation soudanais dans son ensemble n'ont pas renoncé à leurs exigences – et ne l'ont toujours pas fait. Leur agenda repose sur cinq priorités fondamentales. La première, et la plus intransigeante, est la transition vers un régime entièrement civil, traduite par le slogan des « trois non » : non aux négociations avec les militaires, non au partenariat avec eux, non à leur légitimité. La deuxième est la refonte de l'accord de Juba, jugé insuffisamment inclusif et insuffisamment attentif aux populations directement meurtries par les conflits. La troisième est l'ouverture d'un processus de réforme constitutionnelle – à travers une conférence constitutionnelle – qui affronte réellement les inégalités structurelles et ethniques héritées du passé et jette les bases d'élections libres et équitables. La quatrième est l'exigence d'une justice effective pour les violences commises contre des civils, au premier rang desquelles le massacre du sit-in. La cinquième, enfin, est la mise en place rapide d'un conseil législatif dès la cessation des hostilités.
Parmi les organisations de la société civile qui avaient soutenu le gouvernement civil figuraient des acteurs clés du mouvement révolutionnaire : l'Association des professionnels soudanais (APS) et les deux principales organisations de jeunesse, Girifna et Sudan Change Now. Mais l'incapacité de Hamdok et de la branche civile du gouvernement à intégrer véritablement les comités de résistance et à répondre à leurs revendications fondamentales a fini par se retourner contre eux. Les avancées concrètes en matière de justice et de reddition de comptes sont restées lettre morte, érodant la base sociale et la légitimité de la direction civile. Le retard persistant dans la mise en place d'une assemblée législative – préalable indispensable à l'organisation d'élections – a encore fragilisé la popularité de Hamdok et terni l'image des partis politiques dans leur ensemble. La direction militaire, alors soudée par l'alliance solide entre Burhan et Dagalo, a su tirer parti de ces divisions avec habileté, préparant le terrain au coup d'État d'octobre.
Le 25 octobre 2021, Burhan et Dagalo ont conjointement renversé le gouvernement de Hamdok. La réaction populaire a été immédiate et massive : des manifestations d'une ampleur considérable ont déferlé à travers le pays, exigeant le rétablissement du pouvoir civil. Portées par les comités de résistance, ces mobilisations ont contraint les FAS et les FSR à accepter des négociations avec l'opposition civile – négociations qui ont abouti à un accord-cadre, depuis annulé, mais dont l'élaboration a fait naître une rivalité croissante entre Burhan et Dagalo. Au cœur de leurs divisions : la question de l'intégration des FSR au sein de l'armée nationale régulière, sur laquelle les deux hommes s'opposaient frontalement. À cela s'ajoutait leur refus commun – mais pour des raisons distinctes – de voir démantelés leurs vastes empires économiques respectifs, pourtant dans le collimateur des révolutionnaires depuis le début.
Le désaccord entre les deux généraux sur la réforme du secteur de la sécurité, conjugué à leur ambition commune de préserver le contrôle de vastes pans des richesses du pays, comptent parmi les facteurs les plus déterminants qui ont précipité le Soudan dans la guerre.
Les origines des FSR
Si la rivalité entre les officiers des Forces armées soudanaises – adossés aux réseaux islamistes – et la milice des FSR menace aujourd'hui de faire imploser l'État, c'est paradoxalement leur longue histoire de partenariat qui constitue le terreau de la guerre actuelle.
Les FSR sont filles de la guerre du Darfour, au début des années 2000. Face à l'insurrection qui s'était embrasée dans la région en 2003, le régime de Bashir avait mené une contre-insurrection de la terre brûlée, faisant plus de 200 000 morts civils. Cette campagne d'une brutalité extrême avait été confiée pour l'essentiel aux milices Janjaweed, créées, financées et pilotées depuis Khartoum. Dagalo, l'actuel commandant des FSR, en était l'un des chefs de guerre. Burhan, lui, était alors déployé au Darfour pour coordonner les opérations de contre-insurrection au nom de l'armée régulière.
En 2013, dans le cadre d'une restructuration de l'appareil militaire orchestrée par le régime islamiste, les Janjaweed ont été institutionnalisés sous la forme des Forces de soutien rapide (FSR), toujours sous le commandement de Dagalo. Al-Bashir poursuivait plusieurs objectifs en officialisant cette milice : contenir l'insurrection au Darfour, réprimer les cycles répétés de protestation pro-démocratie à Khartoum, et – peut-être surtout – affaiblir l'armée régulière pour prémunir son régime contre tout putsch fomenté par des officiers intermédiaires. La relation entre les deux hommes était si étroite qu'al-Bashir lui-même avait surnommé Dagalo « Hemedti » – « mon protecteur ». En 2017, il a franchi une étape supplémentaire en légalisant les RSF par décret exécutif, les érigeant officiellement en force de sécurité indépendante : une milice paramilitaire d'État à part entière.
Après la révolution de 2019, Burhan a délibérément favorisé l'expansion des FSR dans les zones résidentielles du Grand Khartoum – semant, sans le savoir ou sans s'en soucier, les graines de la catastrophe à venir et faisant de la capitale l'épicentre des violences dès les premiers jours de la guerre.
L'histoire retiendra une ironie cruelle : les FSR, milice ostensiblement loyale à l'ancien régime islamiste du PCN, ont fini par retourner les armes contre leur ancien bienfaiteur en avril 2023. Deux raisons principales expliquent ce retournement : l'attachement viscéral de la milice à son autonomie de commandement, et l'ambition grandissante d'Hemedti de s'imposer comme acteur dominant de la vie économique et politique du pays.
Une guerre pour le contrôle de l'économie « illicite »
Le pouvoir des hauts gradés de l'armée soudanaise plonge ses racines dans la constitution même de l'État profond soudanais et dans l'imbrication historique entre économie nationale et intérêts militaro-sécuritaires.
Après le coup d'État de 1989 qui a propulsé au pouvoir le régime militaro-islamiste de Bashir, le gouvernement a déployé une stratégie économique baptisée tamkeen – « autonomisation ». Cette politique visait à ériger une hégémonie politique et économique au profit des élites islamistes organisées autour du Front national islamique (FNI), puis du Parti du Congrès national (PCN). Sous couvert de réformes néolibérales et d'ouverture au marché, les entreprises publiques ont été bradées aux obligés du régime, des hommes d'affaires contraints de céder des parts de leurs sociétés à des fidèles du PCN, et des avantages fiscaux – réductions, voire exonérations totales – accordés aux entreprises jugées loyales[7].
Au-delà de l'achat des fidélités, le régime a méthodiquement éliminé ses rivaux au sein de l'État et de la société civile. Dès son installation au pouvoir, il a purgé des milliers de militaires et de fonctionnaires[8]. Dans un schéma qui préfigure troublamment la guerre actuelle, les dirigeants islamistes ont également pris le contrôle de la distribution de produits de première nécessité – blé, farine, pétrole – en les stockant et en les allouant de manière sélective. Le pétrole, en particulier, a été le pilier de la longévité du régime jusqu'à la sécession du Sud en 2011 : la manne pétrolière, qui alimentait directement les caisses de l'État, a permis à Bashir d'entretenir et d'étendre ses réseaux de clientélisme à travers tout le pays, arrosant fidèles et régions acquises à sa cause.
Mais la politique du tamkeen, si elle a permis aux islamistes de verrouiller les secteurs économiques formels et informels, a également considérablement renforcé le rôle de l'armée dans l'économie nationale[9]. La création de la Military Industrial Corporation (MIC) au début des années 1990 a placé sous le contrôle des Forces armées soudanaises une douzaine d'entreprises de production militaire. De là, leurs intérêts économiques ont progressivement débordé le cadre militaire pour s'étendre à un large éventail d'industries civiles.
C'est dans ce contexte que l'économie est devenue l'enjeu central de la compétition politique ouverte par le soulèvement de 2018-2019. Durant la transition, deux factions d'élite se sont disputé le cœur du pouvoir : d'un côté, les héritiers de la coalition islamiste du FNI, incarnés par les cadres du PCN – principaux architectes de l'État profond des années 1990 ; de l'autre, le Conseil militaire de transition (CMT), réunissant les dirigeants des FAS et de la milice FSR.
Longtemps relativement cohérents, les islamistes se sont fissurés pendant la transition. Une ligne de fracture est apparue entre les chefs militaires à la tête du CMT et un courant islamiste idéologique renaissant, qui conservait une emprise significative sur les services de sécurité de l'État – notamment les redoutables kattayib al-zil, ou « brigades de l'ombre »[10]. En réponse, le CMT a pris le contrôle de nombreuses grandes entreprises appartenant à des islamistes, rogné les prérogatives des services de renseignement soudanais, et œuvré au démantèlement de plusieurs milices en confisquant leurs biens et en fermant leurs comptes bancaires.
Après le coup d'État du 25 octobre 2021, cependant, Burhan s'est retrouvé dans une position précaire : isolé, dépourvu de soutien au sein de la société civile et privé de toute légitimité populaire. Il s'est alors retourné vers les islamistes, réintégrant leurs cadres dans la bureaucratie et l'appareil sécuritaire de l'État. Désormais alliés de circonstance, militaires et islamistes combattent ensemble les FSR, animés par un objectif commun : préserver et reconstituer les immenses richesses et les avantages politiques que leur procurait leur mainmise sur un État parallèle. Les ambitions de guerre de Burhan sont ainsi indissociables des intérêts économiques des FAS et de la longue tradition de manipulation de l'économie informelle par l'armée et les islamistes – une emprise qui a historiquement constitué le fondement de leur domination sur l'État.
C'est cette logique qui éclaire, au moins en partie, la violence de masse qui caractérise le conflit en cours – et en particulier le ciblage délibéré des populations civiles, dont la grande majorité s'était précisément battue pour démanteler cet héritage. Car l'un des mots d'ordre fondateurs de la révolution était sans ambiguïté : tafkeek al-nizam wa izalat al-tamkeen – « démanteler le régime et mettre fin à ses politiques d'autonomisation »[11].
Du pétrole à l'or
Les politiques de tamkeen, conjuguées au boom pétrolier, avaient alimenté l'essor d'un État profond à dominante islamiste. Dans la guerre actuelle, c'est un autre minerai qui tient lieu de carburant : l'or d'exportation, qui finance la milice d'Hemedti et irrigue la violence politique.
Après la perte des revenus pétroliers consécutive à la sécession du Soudan du Sud en 2011, al-Bashir s'est tourné vers l'or pour rafistoler ses réseaux de clientélisme en déshérence. Entre 2012 et 2017, la production aurifère a bondi de 141 %[12], propulsant le Soudan au rang de douzième producteur mondial en 2018, à la veille de la révolution.
Mais à la différence du pétrole, dont les rentes transitaient par les caisses de l'État, les bénéfices de cette nouvelle ruée vers l'or ont emprunté des circuits bien plus décentralisés – et bien plus opaques. L'essentiel des exportations est acheminé illégalement hors du pays, principalement vers les marchés des Émirats arabes unis, contournant l'économie formelle déjà exsangue et privant l'État de ressources vitales. Une étude récente a mis en lumière l'ampleur du phénomène : l'écart entre les exportations d'or déclarées par le Soudan et les importations enregistrées par ses partenaires commerciaux atteindrait 4,1 milliards de dollars[13], ce qui suggère que près de 48 % des revenus aurifères du pays échouent dans des mains privées.
Pendant que l'armée et l'appareil sécuritaire islamiste se disputent le contrôle des secteurs du pétrole, de la gomme arabique, du sésame, des armes, du carburant, du blé, des télécommunications et de la banque, Hemedti, lui, a fait de l'or son domaine réservé – complété, dans une moindre mesure, par le bétail et l'immobilier. La fortune colossale qu'il a amassée, pour l'essentiel grâce au commerce illicite du métal précieux, est indissociable de la violence qui structure le conflit : elle en est à la fois le moteur et le bénéficiaire.
L'ampleur des ressources ainsi mobilisées est vertigineuse. Dès 2015, un rapport du Conseil de sécurité des Nations Unies révélait que les forces d'Hemedti tiraient 54 millions de dollars par an du seul contrôle de la mine d'or de Jebel Amer[14]. Ces revenus lui ont permis de recruter massivement parmi les jeunes sans emploi et sans perspective du Sahel – Libye, Tchad, Mali, Niger – pour grossir les rangs des FSR, aujourd'hui principales responsables des violences au Darfour, à Khartoum et dans le centre du Soudan. La milice compte désormais quelque 40 000 hommes, mieux dotés en ressources financières et en formation que leurs homologues des Forces armées soudanaises, en partie grâce au soutien d'acteurs extérieurs.
L'essor de l'or comme ressource stratégique par excellence contribue également à éclairer la nature décentralisée du conflit et l'intensité particulière de la violence des FSR dans les régions aurifères du Darfour et du Kordofan : là où se trouve l'or, se concentre la brutalité.
Alimenter une guerre par procuration
Si les ressorts profonds du conflit soudanais sont avant tout internes, des puissances régionales – et d'autres acteurs plus lointains – y exercent une influence déterminante. Les pays du Golfe, au premier rang desquels l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, occupent à cet égard une place de premier plan.
L'or, justement, est au cœur de leurs calculs. Contrairement au pétrole, il s'agit d'une ressource facilement exploitable et discrètement monnayable, ce qui incite des acteurs comme les Émirats arabes unis à soutenir les FSR sans avoir à rendre compte des conséquences humanitaires de ce choix. Abu Dhabi approvisionnerait ainsi Hemedti en armes, acheminées via le Tchad et la Libye, en échange d'un accès privilégié au métal précieux soudanais.
Mais les intérêts du Golfe dans ce conflit dépassent le seul commerce de l'or. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis nourrissent depuis longtemps une profonde inquiétude face à l'encerclement iranien – du détroit d'Ormuz à Bab el-Mandeb – aggravée par le soutien de Téhéran aux Houthis au Yémen, qui a précipité l'intervention militaire de la coalition arabe en 2015. Dans ce contexte, Hemedti a su monnayer ses services : il a perçu des millions de dollars des deux monarchies du Golfe en échange du déploiement de ses miliciens sur le front yéménite, faisant des FSR un instrument de la politique régionale de ses bailleurs.
Si la majorité des combattants des FSR déployés au Yémen sont depuis rentrés au Soudan, la récente escalade en mer Rouge – provoquée par les attaques des Houthis contre des navires commerciaux en réponse à la guerre menée par Israël à Gaza – a ravivé les inquiétudes de Riyad. L'Arabie saoudite, en coordination avec les États-Unis, s'est ainsi positionnée comme l'un des principaux artisans des tentatives de négociation d'un cessez-le-feu entre les belligérants, animée par un calcul stratégique clair : préserver une influence durable sur le régime qui émergera à Khartoum au sortir du conflit.
La compétition pour l'influence dans la région de la mer Rouge s'inscrit dans un tableau plus large. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont déjà pris pied dans la Corne de l'Afrique – Riyad à Djibouti, Abu Dhabi en Érythrée –, tandis que les Émirats cherchent à étendre leur présence au nord de la Somalie. Mais ils ne sont pas seuls en lice : le Qatar, la Turquie et la Russie ont tous renforcé leur engagement dans la région et affiché leurs ambitions d'y établir des bases militaires, notamment au large des côtes soudanaises.
Les intérêts des États du Golfe au Soudan ne sont cependant pas purement stratégiques : ils obéissent aussi à une logique économique de long terme. Dans une perspective de diversification de leurs économies, ces pays voient dans l'Afrique un terrain d'investissement prioritaire, et dans le Soudan une porte d'entrée vers un continent riche en ressources. Les Émirats arabes unis ont ainsi activement investi dans le développement portuaire le long des côtes soudanaises de la mer Rouge. En 2022, il a été rapporté que Khartoum leur avait officiellement concédé l'exploitation d'une partie du port de Port-Soudan, en échange d'un investissement annoncé de 6 milliards de dollars – faisant du littoral soudanais un enjeu à part entière de la rivalité régionale.
Les terres agricoles soudanaises constituent un autre enjeu de taille pour les États du Golfe, soucieux de sécuriser leurs approvisionnements alimentaires face à une demande d'importations en constante progression. Dans la région de la Gezira, grenier agricole du pays, des investissements estimés à 8 milliards de dollars ont été facilités par des politiques néolibérales qui ont étranglé les petits exploitants et laminé l'agriculture à petite échelle. Les terres ainsi accaparées ont été reconverties en vastes complexes agro-industriels, qui ont coupé les routes de transhumance traditionnelles et absorbé des parcelles autrefois dévolues à l'agriculture vivrière pluviale. L'appauvrissement qui en a résulté pour les agriculteurs et les travailleurs ruraux soudanais a, par ricochet, alimenté le recrutement des FSR : nombre de leurs combattants sont issus de ces populations rurales dépossédées, pour qui rejoindre la milice représentait l'une des rares perspectives économiques disponibles.
L'Égypte, de son côté, apporte son soutien au général Burhan et aux FAS. Le Caire nourrit une double inquiétude : celle d'une résurgence de l'influence islamiste à sa frontière sud, et celle, plus ancienne et plus existentielle, de la question du Nil. Depuis que l'Éthiopie a commencé, en 2020, à remplir le Grand barrage de la Renaissance – ouvrage hydroélectrique de 4,8 milliards de dollars sur le Nil Bleu –, l'Égypte considère ce projet comme une menace directe sur ses ressources en eau. Or Hemedti entretient des liens étroits avec Addis-Abeba, ainsi qu'avec les Émirats arabes unis – qui, bien qu'importants soutiens de l'Égypte, n'en sont pas moins ses rivaux pour l'influence régionale. Un Soudan dominé par les FSR serait ainsi perçu par Le Caire comme une menace directe pour ses intérêts stratégiques.
Ces rivalités enchevêtrées se traduisent sur le terrain diplomatique par une cacophonie d'initiatives de paix aux agendas contradictoires. Au moment de la rédaction de cet article, pas moins de quatre forums travaillent simultanément à un cessez-le-feu : les pourparlers de Riyad, coparrainés par les États-Unis et l'Arabie saoudite ; l'initiative de l'IGAD et de l'Union africaine, pilotée par Djibouti ; des négociations au Caire visant à forger une alliance entre l'opposition civile et les FAS ; et une initiative plus récente, portée par les Émirats arabes unis sous les auspices du gouvernement de Bahreïn.
Ces processus reflètent davantage les intérêts de leurs parrains respectifs et leurs relations avec les belligérants que la volonté sincère d'aider le peuple soudanais et sa société civile à construire un cadre de paix viable. Le Soudan, une fois de plus, risque de servir d'arène à des ambitions qui le dépassent.
La promesse durable de la révolution
À la différence des guerres civiles qui ont jalonné l'histoire du Soudan, le conflit actuel oppose deux belligérants qui ne bénéficient ni de soutien populaire ni de légitimité au sein de la société civile. Les deux camps mènent une guerre contre leur propre peuple – précisément parce que la révolution pro-démocratie de 2018 a signifié le rejet massif et sans équivoque, par la société civile soudanaise, de tout avenir placé sous la coupe de dirigeants militaires autocratiques.
La révolution de 2018-2019 l'avait clairement démontré ; la guerre dévastatrice qui lui a succédé l'a confirmé avec une brutalité supplémentaire : les perspectives de paix et de démocratie au Soudan reposent sur la société civile – ses associations professionnelles, ses syndicats, ses organisations de jeunes et de femmes. Loin d'avoir étouffé ces réseaux, la guerre n'a fait que révéler leur résilience et leur centralité. Aujourd'hui encore, les comités de résistance dirigés par des jeunes, en dépit de leurs divergences internes, s'accordent sur l'essentiel : mettre fin à la guerre et s'attaquer aux causes profondes des conflits qui ravagent le Soudan depuis des décennies – ambition que la révolution avait placée au cœur de son projet.
C'est dans ce contexte de chaos et de déplacements massifs qu'un mouvement populaire, porté par la jeunesse, a fait la preuve d'une capacité remarquable à agir par-delà les clivages ethniques, de genre et de classe, au service d'objectifs démocratiques partagés. Face à la défaillance de l'aide internationale, des cellules d'intervention d'urgence animées par des jeunes ont spontanément organisé des réseaux d'entraide à travers tout le pays – illustration saisissante de ce que la solidarité civile peut accomplir là où les États et les institutions échouent.
Tandis que la légitimité des élites politiques traditionnelles continue de s'éroder, les jeunes leaders, eux, conservent un ancrage et une crédibilité que leurs aînés ont perdus. Leaders du mouvement de jeunesse, organisations de femmes, universitaires indépendants, artistes et millions de Soudanais de la diaspora : tous, ou presque, convergent vers une même conviction – que c'est par le renforcement de la société civile, par la reconstruction de la confiance et par la résolution patiente des conflits que le Soudan trouvera, un jour, le chemin d'une paix durable.
Traduit de l’anglais par Sophie Schrago