Cette table ronde réunit, pour la première fois en français, un ensemble d'essais et d'entretiens parus ces derniers mois dans Transition, MERIP et The New York Review of Books. En les traduisant et en les rassemblant ici, nous prolongeons la mission qui anime Souffles depuis son premier numéro: construire un espace de discours qui circule librement par-delà les frontières linguistiques et disciplinaires ayant longtemps séparé l'Afrique du monde arabophone, et veiller à ce que les voix africaines et arabes – et non pas seulement celles qui écrivent depuis l'extérieur sur l'Afrique et le monde arabe – ancrent cette conversation. Le Soudan, situé au carrefour du Sahara, de la vallée du Nil et de la mer Rouge, ne constitue pas, en ce sens, un cas périphérique pour Souffles, mais bien un cas paradigmatique : il est impossible de comprendre ce qui s'y joue sans tenir ensemble, dans un même cadre analytique, les catégories « africaine » et « arabe ».
L'essai introductif de Rogaia Mustafa Abusharaf pose les termes de cette table ronde : la mémoire elle-même, soutient-elle, constitue une forme de résistance dans un pays dont la destruction est aussi un acte d'effacement délibéré – des quartiers, des musées, de la possibilité même d'imaginer un avenir commun. L'aperçu général de Khalid Mustafa Medani retrace comment la révolution euphorique de 2018-2019 a cédé la place, à travers le coup d'État d'octobre 2021 puis la rupture d'avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), à ce que l'ONU qualifie désormais de plus grande crise de déplacement au monde – une trajectoire qu'il refuse de dissocier de l'architecture économique profonde du tamkeen, de l'or et du capital militarisé qui a survécu à la chute de Bachir.
Plusieurs contributions approfondissent cet argument économique. L'essai de Nisrin Elamin sur la politique de la faim montre comment la famine au Soudan – du déni fatal de la sécheresse par Nimeiri dans les années 1980 à la famine instrumentalisée d'aujourd'hui dans la Gezira – n'a jamais été une simple catastrophe naturelle, mais le produit de l'ajustement structurel, de l'agro-industrie du Golfe, et désormais des séquelles du démantèlement de l'USAID. Le récit de Bayan Abubakr sur les Accords d'Abraham prolonge cette logique sur le plan diplomatique, en soutenant que la normalisation soudanaise avec Israël, brève et jamais ratifiée, relevait moins d'un choix de politique étrangère que d'un vecteur par lequel le capital transnational – ports émiratis, allègement des sanctions américaines, austérité du FMI – a absorbé et neutralisé une révolution populaire.
D'autres essais examinent les institutions qui n'ont pas su enrayer l'hémorragie. Lynda Chinenye Iroulo dissèque le « déficit d'autorité » de l'Union africaine, montrant comment une organisation bâtie sur le consensus et la non-ingérence s'est révélée structurellement incapable de faire respecter ses propres appels au cessez-le-feu. Alden Young remonte plus loin encore, situant la fragmentation du Soudan dans une histoire plus longue du tracé postcolonial des frontières dans la Corne de l'Afrique, et se demande si un « panafricanisme populaire » – enraciné dans les comités de résistance de quartier nés de la révolution de 2019 – pourrait encore offrir une alternative à la fois à la sécession et à l'effondrement de l'État.
La table ronde met également en lumière le registre personnel et local, refusant de laisser la guerre à l'état d'abstraction. La méditation de Hamid Eltgani Ali sur El Fasher – la ville de son père, devenue aujourd'hui synonyme de siège – exhume l'histoire nubienne et darfourienne profonde qu'a ensevelie la cartographie coloniale, et s'interroge sur qui sauvera « la Mère des villes ». « Quitter Khartoum » d'Isma'il Kushkush raconte, avec une intimité saisissante, neuf jours passés pris au piège dans un immeuble du centre-ville aux côtés de voisins d'une douzaine de nationalités – Soudanais, Syriens, Congolais, Kényans, Australiens, Irlandais –, dont la solidarité improvisée offre une contre-histoire, modeste mais urgente, à la logique sectaire de la guerre. Enfin, l'entretien de Raga Makawi avec Marya Hannun retrace la longue et tumultueuse histoire de l'organisation féministe soudanaise, depuis l'Union des femmes des années 1950 jusqu'à la politique du « le public est privé » de 2019, en passant par la dimension genrée de la survie sous le siège aujourd'hui.
Dans l'ensemble, ces textes résistent à toute explication causale unique – héritage colonial, rivalités du Golfe, or, genre, défaillance institutionnelle – au profit de leur accumulation. Il en ressort le portrait d'une guerre à la fois hyperlocale et profondément mondiale, qui se joue autant dans les mines d'or et les greniers à grains que dans les avenues de Khartoum, et qui se perpétue grâce à des acteurs régionaux et internationaux prônant la paix tout en armant ses artisans. Souffles propose ce dossier comme un acte de témoignage et de traduction au sens le plus plein : l'insistance que l'effondrement du Soudan soit lu par les publics francophones non pas comme une catastrophe lointaine, mais comme un récit qui appartient, de manière urgente, aux archives partagées de l'Afrique et du monde arabe.
- La rédaction