Il y a deux semaines – nous sommes en septembre 2025 –, Mohamed Hamdan Hemedti, chef des Forces de soutien rapide (FSR), s'est autoproclamé à la tête d'un gouvernement parallèle à Nyala, au Darfour. Vingt-deux ans plus tôt, dans cette même région, il avait prêté main-forte au dictateur Omar el-Béchir pour y perpétrer un génocide. Depuis le déclenchement de la guerre, le 15 avril 2023, entre ses FSR et l'armée soudanaise du général Abdel Fattah al-Burhan, les violences se sont propagées à l'ensemble du pays. El Fasher reste assiégée. Les actes génocidaires, les crimes contre l'humanité et les famines délibérément orchestrées se multiplient. Ce conflit a déjà coûté la vie à des milliers de personnes et en a jeté treize millions sur les routes, faisant du Soudan le théâtre de la plus vaste crise de déplacement de population au monde, pendant que la communauté internationale, pour l'essentiel, regarde ailleurs. Hormis l'émission quotidienne d'Ahmad Taha sur Al Jazeera Arabic – Al-Harb Al-Mansiya, « La guerre oubliée, » l'attention médiatique reste cruellement indigente, en dépit de l'importance capitale du pays pour la paix et la sécurité internationales.
Ce numéro spécial cherche à percer ce silence. Il entremêle souvenirs personnels, analyses politiques et témoignages directs pour retracer la manière dont une nation s'est effondrée et s'est fragmentée. Les textes réunis dans ce dossier remontent le fil : de la révolution de 2019, portée par un espoir immense, au coup d'État militaire de 2021, jusqu'à la guerre actuelle ; ils examinent la désintégration territoriale à l'heure où les puissances régionales se disputent les ressources du pays. Rien ici ne relève de l'abstraction académique. Ces récits naissent du vécu : familles prises en étau aux barrages militaires, artistes documentant la torture, communautés confrontées à un effondrement qui dépasse l'entendement.
La mémoire comme résistance
Pour comprendre comment le Soudan en est arrivé là, il faut d'abord retrouver ce qui a été systématiquement effacé. Dans mon essai « Omdurman : Un requiem », je bâtis une ethnographie intime d'un monde disparu, plaçant au centre des femmes extraordinaires qui ont façonné mon enfance — actrices d'une révolution silencieuse au sein de contraintes patriarcales. À travers des détails sensoriels — la porte en zinc d'Al-Malka, les beignets de Daboora, les conversations des femmes —, la mémoire saisit tout un écosystème d'agentivité féminine, de pluralité religieuse et de coexistence ethnique, avant que la violence ne vienne le détruire. Cette approche refuse toute idéalisation nostalgique : ces femmes y apparaissent comme des actrices historiques complexes, naviguant parmi les héritages coloniaux. Jamal Mahjoub, lui, transforme le souvenir en témoignage : il retrace la descente aux enfers du Soudan en juxtaposant ses propres mémoires à l'horreur contemporaine. Les images du Khartoum des années 1970 contrastent de manière saisissante avec la mort et la destruction qui règnent aujourd'hui dans la capitale. Le pillage des musées, la destruction des artefacts : autant d'actes d'effacement délibéré qui rompent les liens entre le passé et l'avenir.
Pourtant, la mémoire seule ne saurait expliquer la trajectoire du Soudan, de l'espoir révolutionnaire à l'effondrement. Ces récits intimes de mondes perdus appellent une exploration plus large – non seulement de ce qui a été détruit, mais des fondements posés des générations plus tôt. Les témoignages évoquant des quartiers disparus et des voix réduites au silence renvoient à des forces structurelles qui ont façonné, de longue date, la capacité du pays à l'insurrection comme à l'échec systématique. Pour comprendre pourquoi la remarquable aptitude du Soudan à renverser les dictatures ne s'est jamais traduite par une gouvernance démocratique durable, il faut remonter aux racines historiques qui relient les manipulations coloniales à la crise d'aujourd'hui.
Trajectoires historiques
Ces souvenirs personnels sous-tendent une analyse structurelle plus large, qui révèle les racines historiques profondes de la crise actuelle. Ahmed Sikainga aborde un paradoxe fondamental : la remarquable capacité du Soudan à remporter des victoires révolutionnaires, conjuguée à son incapacité répétée à consolider la démocratie. Le pays a renversé trois dictatures militaires grâce à une organisation sophistiquée, mais échoue systématiquement à pérenniser les transitions, créant des cycles où les soulèvements populaires abattent les régimes autoritaires pour voir aussitôt émerger de nouvelles prises de pouvoir. Ce paradoxe tient à plusieurs facteurs entremêlés : la fragmentation des élites, la persistance d'un État profond, les ingérences extérieures, et l'incapacité structurelle à s'attaquer aux inégalités qui traversent la société soudanaise.
Les fondements coloniaux affleurent dans l'analyse qu'Alex de Waal consacre aux tactiques britanniques de « diviser pour régner », qui ont engendré des hiérarchies racialisées dont la violence actuelle est l'héritière directe. Les administrateurs coloniaux ont forgé des catégories raciales rigides tout en cooptant certaines familles arabes, transformant le terme « Soudanais » – désignant à l'origine les populations à la peau foncée – en une identité nationale profondément contestée, adossée à des hiérarchies de couleur tenaces. L'ascension d'Hemedti, de milicien Janjawid à chef de guerre adoubé par les Émirats arabes unis, illustre de façon saisissante comment ces hiérarchies coloniales se sont inversées sans jamais être véritablement démantelées – perpétuant sous de nouvelles formes la même exploitation racialisée.
Ces schémas historiques d'exclusion et d'exploitation n'ont pas simplement disparu avec l'indépendance : ils se sont métamorphosés en fragilité institutionnelle et en mainmise durable des élites sur l'appareil d'État. L'architecture coloniale de la gouvernance racialisée a survécu à la décolonisation en se reconfigurant dans de nouvelles formes de faiblesse institutionnelle. Les mêmes logiques de fragmentation qu'employaient les administrateurs britanniques – opposer Arabes et Africains, centre et périphérie — se manifestent aujourd'hui dans des institutions postcoloniales incapables de surmonter les clivages ethniques, régionaux et de classe. Là où les autorités coloniales dressaient jadis les uns contre les autres, les élites politiques actuelles perpétuent ces stratégies de division, rendant l'État structurellement inapte à toute véritable intégration nationale. L'État profond, qui a survécu à chaque révolution, préserve ces logiques héritées par le biais de réseaux informels, de systèmes de clientélisme et de structures sécuritaires qui privilégient invariablement la survie du régime à la cohésion nationale. Cette fragilité crée les conditions idéales pour que les acteurs extérieurs s'engouffrent dans les conflits internes à leurs propres fins stratégiques, faisant du Soudan un échiquier pour des guerres par procuration régionales.
Défaillances de gouvernance
Les difficultés de l'Union africaine révèlent un « déficit d'autorité » profond : un écart béant entre ambition diplomatique et capacité de mise en œuvre, qui rend les efforts de paix largement inefficaces. Malgré des initiatives prometteuses, l'UA s'est avérée incapable de contraindre les belligérants à respecter leurs engagements : ceux-ci ont agi en toute impunité, tandis que les puissances régionales alimentaient le conflit par des livraisons d'armes documentées. C'est ce déficit qu'éclaire, avec une grande acuité, l'essai de Lynda Iroulo. Nisrin Elamin explore quant à elle une autre dimension de ces luttes d'influence, en démontrant que la famine relève d'une stratégie politique délibérée plutôt que d'une catastrophe naturelle. Son analyse expose l'instrumentalisation de la faim sur plusieurs décennies : comment l'aide humanitaire devient un cheval de Troie pour l'expansion de l'agro-industrie, et combien la frontière entre « aider » et exploiter les populations vulnérables est, au fond, poreuse.
Ces défaillances dépassent pourtant le cadre des structures de gouvernance formelles : elles atteignent la construction même du sens. Lorsque l'État ne peut plus garantir ni la sécurité, ni la justice, ni les services essentiels, il perd non seulement sa légitimité, mais aussi sa capacité à définir l'identité nationale et la mémoire collective. La crise soudanaise se manifeste ainsi non seulement par l'effondrement des institutions, mais par de violentes luttes autour de la représentation culturelle – des combats pour le contrôle des récits, des images et des symboles à travers lesquels les populations appréhendent leur passé et imaginent leur avenir. La manipulation de la conscience collective devient à la fois une arme et un champ de bataille : le pouvoir s'exerce alors non plus seulement par la coercition, mais par la colonisation de l'imaginaire lui-même. C'est ce que donne à voir, de façon poignante, la lettre de Fatin Abbas à son père.
Terrains de bataille culturels
Au-delà des défaillances institutionnelles, la crise soudanaise se manifeste dans les luttes autour de la représentation culturelle et de l'identité nationale. La production artistique au Soudan constitue un terrain disputé, où images, œuvres et performances façonnent la conscience collective. Ce phénomène traverse le temps – des manipulations coloniales jusqu'à la révolution contemporaine –, comme en témoigne l'analyse qu'Hassan Musa consacre à la création britannique du portrait de Muhammad Ahmad al-Mahdi. Pour lui, cet épisode illustre de façon saisissante comment les puissances coloniales ne se sont pas contentées de contrôler le territoire : elles ont activement fabriqué le vocabulaire visuel à travers lequel les peuples colonisés percevaient leur propre histoire.
Ce portrait en révèle la nature insidieuse. Commandé par l'administration coloniale britannique, il fut réalisé par un artiste qui n'avait jamais rencontré le Mahdi ; celui-ci puisa son inspiration dans l'imaginaire orientaliste, les stéréotypes raciaux et des codes visuels conçus pour étayer les campagnes militaires menées contre les forces mahdistes. L'artiste recourut aux conventions européennes de l'époque pour figurer les chefs religieux « fanatiques » : traits allongés suggérant une obsession mystique, vêtements soulignant une religiosité « primitive », expressions traduisant un zèle dangereux plutôt qu'un leadership politique légitime. Ces choix n'étaient pas innocents : ils visaient délibérément à justifier l'intervention britannique en dépeignant le Mahdi comme une menace pour l'ordre civilisé, plutôt que comme un révolutionnaire anticolonial légitime.
Pourtant, cette image fabriquée accomplit ce que les Britanniques n'avaient sans doute pas anticipé : elle s'imposa durablement comme la représentation emblématique du père révolutionnaire du Soudan. Reproduit dans les manuels scolaires, les bâtiments officiels et la culture populaire, ce portrait apocryphe a façonné la manière dont des générations de Soudanais ont appris à visualiser leur propre lutte de libération. Il montre comment les tactiques de division coloniale ont débordé les structures administratives pour coloniser la mémoire collective et la mythologie nationale. Les colonisateurs n'ont pas seulement fragmenté la société soudanaise : ils ont colonisé les images mêmes à travers lesquelles le peuple se remémorait sa propre résistance. Une ironie profonde en découle : le dirigeant anticolonial le plus célébré du Soudan est passé à la postérité à travers un regard colonial, son héritage révolutionnaire filtré par l'orientalisme même qu'il avait combattu. La persistance de ce portrait révèle que l'impérialisme culturel n'opère pas par simple répression, mais par substitution : il remplace la représentation authentique par une imagerie fabriquée qui sert les récits impériaux, tout en donnant l'apparence de rendre hommage aux héros autochtones.
Musa nous montre comment la révolution de décembre 2018 a cristallisé cette complexe interaction entre art et politique à travers l'image emblématique d'Alaa Salah – cette étudiante en ingénierie déclamant des poèmes révolutionnaires, juchée sur le toit d'une voiture. La force de cette photographie puise dans les traditions visuelles européennes – La Liberté guidant le peuple de Delacroix en premier lieu –, révélant comment l'imagerie révolutionnaire demeure ancrée dans des cadres coloniaux, jusque lorsqu'elle sert de terrain aux luttes contemporaines pour l'identité et la légitimité.
Lorsque les fondements mêmes du sens s'effondrent – lorsque les catégories familières de vérité, d'identité et de possibilité cessent d'avoir cours –, la réalité bascule dans le surréel. La destruction systématique de la mémoire culturelle, conjuguée aux impossibilités quotidiennes de la guerre, repousse l'expérience humaine au-delà de ce que les formes narratives conventionnelles peuvent contenir.
Au Soudan aujourd'hui, l'extraordinaire est devenu routine : des montagnes de cadavres, des villes réduites en ruines du jour au lendemain, des familles séparées par des lignes de front qui se déplacent comme le sable. Rendre compte de telles réalités fracturées exige de nouvelles formes de narration, capables d'accueillir l'impossible tout en préservant l'humanité essentielle de ceux qui l'endurent.
Réalités surréalistes
Lorsque la réalité se fragmente à ce point, les formes narratives conventionnelles se révèlent incapables de saisir l'expérience vécue. Trois œuvres de fiction explorent l'effondrement de l'ordre naturel, les espaces liminaux entre vie et mort, et la transformation des communautés. Dans « Les montagnes ne plaisantent pas » d'Ahmed Abdel Aal, une montagne se déplace du jour au lendemain tandis qu'un protagoniste revient d'entre les morts – événements qui contraignent les communautés à affronter des réalités impossibles. Les personnages existent suspendus dans des états liminaux où les catégories habituelles s'effondrent et où la survie exige d'accepter le surréel. Pourtant, même dans ce paysage d'impossibilité, la vie persiste, à la fois ordinaire et profonde. Si les grands titres s'attardent sur la violence spectaculaire, ils passent souvent à côté des formes de résistance plus discrètes qui préservent la dignité humaine au milieu de l'effondrement. Le surréel domine peut-être la réalité soudanaise, mais il coexiste avec des actes de persévérance remarquables : non pas les gestes héroïques célébrés dans les récits de guerre, mais la détermination à maintenir les liens humains, les routines quotidiennes et l'espoir d'un renouveau. Ces formes de survie ouvrent des perspectives qui émergent non pas de grandes solutions politiques, mais de la créativité de communautés refusant de renoncer à leur humanité.
Même au milieu de la dévastation, des formes de vie et d'organisation alternatives persistent. La représentation de Tamam Jidam par David Mikhail oppose à la couverture médiatique habituelle de la guerre une réalité « tchékhovienne » : des vendeurs ambulants dans la brume du petit matin, des familles maintenant leurs routines, l'acte radical de la survie ordinaire. Cette persistance dit que la résilience se manifeste moins par des gestes héroïques que par la poursuite têtue de la vie quotidienne. Pour Alden Young, la voie à suivre réside dans des structures multinationales permettant des revendications d'autodétermination qui se recoupent – telles que les envisageaient les comités de résistance soudanais de 2019. Ces organisations de base ont conjugué potentiel émancipateur et structure démocratique, créant des contre-publics exigeant la transparence tout en refusant les négociations d'élites. Leur gouvernance décentralisée continue d'incarner un « panafricanisme populaire », se construisant démocratiquement du local au national, reconnaissant la diversité des identités à travers des structures flexibles et des institutions inclusives.
Ces contributions révèlent comment la guerre ne détruit pas seulement les infrastructures : elle anéantit le sens même de l'existence, contraignant les survivants à évoluer dans un monde où l'impossible est devenu la norme. Les poèmes réunis ici affrontent précisément ce paradoxe. Ils témoignent d'une remarquable capacité de renaissance, née de la rencontre entre mémoire, résistance et imagination. En attestant à la fois de la dévastation et de la persévérance, ce recueil apporte un témoignage essentiel sur une crise qui exige l'attention du monde – et sur un peuple dont la lutte pour la dignité se poursuit, face à des obstacles qui semblent insurmontables.
L'avenir du Soudan ?
À la lumière de cette histoire tumultueuse, une question s'impose avec urgence : alors que deux généraux – tous deux également responsables de la destruction des lieux, des corps et des âmes du Soudan – s'affrontent dans un conflit qui ne sert que leur soif de pouvoir, le pays survivra-t-il en tant que territoire unifié, ou se fragmentera-t-il en fiefs contrôlés par des chefs de guerre et leurs parrains étrangers ?
La réponse ne réside pas dans les calculs de Burhan et Hemedti, dont la vision ne s'étend pas au-delà de la domination militaire et de l'extraction des ressources. Elle repose sur le peuple soudanais, qui a démontré à maintes reprises sa capacité à imaginer des alternatives dépassant la prédation des élites. Les comités de résistance, nés de la révolution de 2019, offrent un modèle de gouvernance qui transcende la logique à somme nulle de la compétition militaire : des structures décentralisées qui honorent la diversité du Soudan tout en instaurant une responsabilité démocratique, du quartier à l'échelle nationale.
Cette possibilité exige pourtant bien plus qu'une organisation locale. Elle exige que la communauté internationale rompe avec le paradigme défaillant des négociations entre élites, et reconnaisse que la crise soudanaise reflète des logiques d'extraction et d'abandon qui traversent l'ordre mondial. Les mêmes forces sont à l'œuvre à travers l'Afrique et le Sud global : celles qui permettent à des acteurs extérieurs d'alimenter des guerres par procuration, qui laissent des multinationales tirer profit de catastrophes humanitaires, qui rendent possible l'instrumentalisation systématique de la famine.
L'avenir du Soudan dépend de la capacité de son peuple à reconquérir non seulement un « sentiment relatif de justice » pour ce qui a été détruit, mais le droit fondamental de déterminer son propre destin – à l'abri tant de l'autoritarisme interne que de l'exploitation internationale. Les treize millions de Soudanais déplacés portent en eux, au cœur de l'exil, la mémoire de ce qui fut possible : des quartiers où la diversité s'épanouissait, des institutions au service des citoyens plutôt que des élites, des pratiques culturelles qui débordaient les catégories coloniales.
Leur retour n'est pas seulement une question de réinstallation physique : c'est une reconquête de l'espace politique indispensable à toute véritable autodétermination. Cela suppose le démantèlement des structures d'extraction – militaires, économiques, culturelles – qui ont fait du Soudan un champ de bataille au service des ambitions des deux généraux et de leurs alliés étrangers. Ce n'est qu'alors que les actes radicaux de survie ordinaire, relatés dans ces pages, pourront se transformer : de simple résistance en reconstruction, de témoignage en œuvre de refondation.
Traduit de l’anglais par Sophie Schrago