Les femmes et les dynamiques de genre à l'origine de la révolution et de la guerre au Soudan
Au Soudan, la guerre opposant les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide [est entrée] dans sa troisième année en avril 2025. Ce conflit, à l'origine de la plus grave crise de déplacement au monde touchant près de 13 millions de personnes, puise ses racines dans l'échec de la transition politique qui a suivi la chute du dictateur Omar al-Bashir en 2019. Afin de mieux comprendre cette situation, Marya Hannun, rédactrice en chef de MERIP, s'est entretenue avec Raga Makawi, éditrice et chercheuse soudanaise dont les travaux portent sur les intersections entre révolution, matérialité et identité dans le Soudan post-Bachir. Dans cet entretien du 30 mai 2025, elles explorent la longue histoire de l'organisation féministe et des mouvements pour les droits des femmes au Soudan, le rôle du genre dans la révolution, ainsi que les conséquences dévastatrices de la guerre actuelle sur les femmes. La conversation a été éditée pour plus de concision et de clarté.
Marya Hannun : Pour commencer, pourriez-vous retracer votre parcours, qu'il s'agisse de vos recherches sur les mouvements de femmes, de votre engagement féministe ou de votre expérience des enjeux de genre au Soudan ?
Raga Makawi : J'ai grandi au Soudan dans les années 1990, juste après l'arrivée au pouvoir du régime islamiste d'Omar al-Bashir. Ma génération a connu sa formation politique et sociale à l'apogée de ce régime, marquée par une double répression, à la fois idéologique et physique : d'une part, les politiques gouvernementales restreignaient drastiquement la présence des femmes dans l'espace public ; d'autre part, la violence d'État exercée contre la population accentuait leur isolement. Cette combinaison a anéanti des décennies de participation et de mobilisation politiques féminines au Soudan. Pourtant, le pays possède une longue tradition de résistance et de mobilisation sociale dans laquelle les femmes ont toujours joué un rôle central : sur le front syndical comme dans les mouvements anticoloniaux. Les années 1990 ont largement effacé cet héritage. Mais le régime n'a pas laissé de vide pour autant : il a élaboré un projet alternatif pour les femmes, visant à façonner une image uniforme de la femme soudanaise idéale – pieuse, dévouée – dont la contribution serait reconnue et glorifiée à condition d'être mise au service d'une identité nationaliste collective. Les politiques étatiques de contrôle social et de genre, comme la loi sur l'ordre public de 1992 destinée à réglementer la tenue vestimentaire et le comportement des femmes, constituaient l'un des instruments structurels déployés par l'État pour gérer la « question féminine » sous Bashir. Cette démarche s'inscrivait dans un projet plus vaste d'imposition d'une identité nationale unique à un pays d'une extraordinaire diversité ethnique, religieuse et linguistique. Quiconque ne s'y conformait pas était considéré comme un élément étranger et exposé à des sanctions. Les conséquences en ont été particulièrement graves et délétères.
Marya : Comment ces politiques ont-elles affecté le mouvement des femmes soudanaises et sa capacité à articuler des revendications politiques ?
Raga : Le mouvement des femmes soudanaises a longtemps reflété les faiblesses de l'opposition dans son ensemble : fragmentation, cooptation par les élites, compromis politiques. Bien qu'il existe une mobilisation importante à la base, celle-ci s'est largement développée durant le projet de nationalisation mené par Nimeiri entre la fin des années 1960 et les années 1970, lorsque les institutions étatiques ont été décentralisées au niveau des districts. Les citoyens étaient alors encouragés à substituer leur identité ethnique ou tribale par une identité nationale, ce qui a ouvert un certain espace à la participation politique des femmes. La question de savoir si cette transformation visait à construire une véritable démocratie participative ou simplement à consolider un pouvoir autoritaire demeure ouverte. Le Soudan partage ici une crise postcoloniale plus large, commune aux pays du Sud global : une forte mobilisation populaire se traduit rarement par une représentation politique effective. L'Union des femmes soudanaises, fondée dans les années 1950, figure parmi les plus anciennes structures organisationnelles dirigées par des femmes au Soudan, tant durant la période coloniale qu'après l'indépendance. Elle aussi a été soumise à la cooptation étatique au service d'un projet de pouvoir élitiste qui s'est perpétué pendant des décennies.
Un exemple frappant est celui du droit de la famille. Cette législation rigide et problématique, biaisée en faveur de l'autorité masculine, renforce la tutelle patriarcale. Certaines de ses dispositions font l'objet de discussions en vue d'une réforme depuis les années 1990, mais en plus de trente ans, les avancées ont été minimes, voire inexistantes. La seule explication réside dans le fait que les femmes ne disposent ni du poids politique nécessaire pour contraindre l'État à agir, ni du poids social ou économique permettant d'influencer la société et de susciter le changement. Les États-nations n'ont pas pour vocation d'accorder spontanément des droits aux citoyens – ce n'est pas ainsi que les choses fonctionnent. Pourtant, même lors des moments de bouleversement social intense – le Soudan a connu trois révolutions qui ont engendré d'importants progrès sociaux et politiques – l'agenda des femmes n'en a jamais constitué une composante substantielle, malgré leur forte représentation dans la résistance organisée. Cela soulève une question cruciale : vers quoi les femmes soudanaises travaillent-elles réellement, et pourquoi n'ont-elles pas réussi à contraindre l'État ou l'establishment politique à prendre leurs revendications au sérieux ?
Marya : Quel rôle les organisations internationales ont-elles joué dans l'élaboration du programme des droits des femmes durant cette période ?
Raga : Dans les années 1980, le Soudan – comme de nombreux États du Sud global – a été contraint à la libéralisation à travers ses interactions avec des institutions financières internationales telles que le FMI, qui conditionnaient leurs prêts et politiques économiques à des réformes politiques et économiques libérales. Ces conditionnalités ont donné naissance à une nouvelle société civile, largement financée par des donateurs internationaux. Il en a résulté une société civile certes plus visible, mais moins représentative que la société civile de base qui existait de longue date au Soudan. Je pense notamment aux Jamiat Ahliyah, ces projets communautaires autofinancés où les habitants investissaient de manière autonome dans des initiatives qu'ils jugeaient nécessaires, avec très peu d'interventions extérieures ou étatiques. Ces structures garantissaient des valeurs que les systèmes universels prétendent défendre sans parvenir à les mettre en pratique : responsabilité, transparence, résilience. Même la seule université pour femmes du Soudan, l'Université Ahfad, trouve ses racines dans un tel projet communautaire d'éducation des femmes. Avec la libéralisation, l'accent s'est résolument déplacé vers une conception occidentale de l'autonomisation des femmes, privilégiant leur ascension sociale par la professionnalisation. Cela a engendré un petit cercle de femmes d'élite qui se sont spécialisées dans la technocratie du langage et des politiques des droits humanitaires ou universels – un domaine très aseptisé, déconnecté des réalités de la population et de la politique du quotidien au Soudan. Si l'on examine les activités de la société civile à partir des années 1980, on constate un très faible engagement sur les questions socio-économiques. La société civile et l'agenda des droits des femmes se sont ainsi retrouvés quasiment vidés de leur dimension politique après cette décennie.
Dans les années 2000, la paix libérale est devenue le cadre dominant. Des financements massifs ont été alloués à des projets alignés sur l'agenda Femmes, Paix et Sécurité, tel que défini par la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies adoptée en 2000. L'ironie est frappante : malgré toute la rhétorique autour des femmes, de la paix et de la sécurité, le premier véritable test – la guerre actuelle au Soudan – révèle sur le terrain une quasi-absence de toutes ces institutions et de tous ces processus dans lesquels on a investi pendant des décennies. Au final, ces systèmes ont dépossédé le grand public de son propre pouvoir d'action sur la paix et sur les interventions de la société civile en la matière. Pire encore, ils ont créé des trajectoires politiques parallèles et cloisonnées pour différents groupes, en fonction de leur origine géographique et ethnique. La construction de la paix au Darfour, comme au Soudan du Sud, repose sur une approche, un processus, des outils et un langage distincts de ceux de la politique conventionnelle. Cette paix a fragmenté le système politique soudanais au niveau régional et communautaire, affaiblissant le sentiment d'identité nationale. Pourtant, lorsque tout a basculé, lorsque le véritable conflit a éclaté, tout ce qui était censé prévenir une telle catastrophe s'est évaporé. Et ce sont les Soudanais ordinaires, marginalisés par cette société civile d'élite, qui en paient aujourd'hui le prix.
Marya : J'ai d'autres questions sur la guerre actuelle, mais je souhaiterais d'abord revenir sur votre description du rôle des femmes dans les différentes révolutions soudanaises. Vous les présentez à la fois comme des actrices politiques très actives et, simultanément, comme un groupe dont les revendications ont été marginalisées au sein des mouvements plus larges. Comment cette dynamique s'est-elle manifestée dans la révolution qui a débuté en décembre 2018 et qui, à bien des égards, a préfiguré la guerre actuelle ?
Raga : Je pense que la révolution de décembre a constitué un moment véritablement décisif pour les femmes soudanaises, non pas parce qu'elles y étaient présentes – ce qui n'avait rien de nouveau – mais parce qu'elles ont pu y créer un espace pour se représenter elles-mêmes de manière authentique. Aucune contrainte ne pesait sur le type d'organisations et d'initiatives citoyennes qui émergeaient. L'effondrement du régime et, avec lui, du discours politique établi, a permis aux femmes d'élaborer des agendas et de les mettre en œuvre comme elles l'entendaient, avec peu de contrôle de la part de ceux qui étaient censés diriger. L'approche anti-étatique et décentralisée de la révolution de décembre a permis d'imaginer une identité civique libérée des entraves de la culture et de la loi. Les jeunes femmes se sont organisées au sein de petites initiatives politiques évolutives qui abordaient les enjeux du moment : du droit de façonner le discours politique jusqu'à la forme même que prenait la représentation. Auparavant, la représentation politique était très contrôlée au Soudan. Il fallait soit adhérer à un parti, soit passer par la société civile – mais même cette dernière option restait limitée, car elle relevait davantage d'un emploi professionnel accessible uniquement à quelques privilégiés en fonction de leurs opportunités éducatives et de leurs réseaux sociaux. Il n'existait pas de véritables voies permettant aux gens d'exprimer leurs identités ou leurs affiliations politiques en dehors des systèmes établis. La révolution de décembre est survenue à un moment charnière, car le projet national et le système d'autorité centrale qui le gérait avaient échoué à tenir leurs promesses de développement pour la population. Les gens avaient longtemps souffert et lutté. (Je pense que cette crise de la politique de l'État-nation dépasse largement le Soudan, même si nous nous trouvons dans une situation plus extrême que d'autres. L'État-nation est devenu un projet hyper-militarisé et hyper-sécurisé qui prend sans donner.) De surcroît, l'opposition n'a pas réussi à s'opposer efficacement à l'État. Au contraire, elle en était très complice.
Par conséquent, lorsque la révolution a éclaté, nous avons vu des gens refuser de laisser les systèmes ou les approches traditionnels les représenter – et cela incluait les femmes. Elles n'ont pas accepté que les dirigeants des partis politiques parlent en leur nom et dictent la feuille de route politique. C'était formidable, mais aussi déroutant. Nous nous trouvions à un moment très délicat après la chute de Bashir, où l'accent était mis sur une transition selon un modèle limité dans le temps. Or, la population ne percevait pas forcément la transition comme le remède miracle à la crise soudanaise. Les gens ne voulaient pas se retrouver enlisés dans un énième projet qui prendrait trente ans à se concrétiser. C'est pourquoi ils ont continué à résister au système de Bashir même après sa chute – un système qui incluait une coterie d'acteurs civils liés au projet d'État militarisé. Le slogan politique le plus emblématique du Soudan reste #JustFall (Que ça tombe !), lequel témoigne de la persistance de la crise, quel que soit le dirigeant au pouvoir. Il exprime un rejet de l'establishment dans son ensemble : l'élite politique, civile et militaire.
Les femmes ont joué un rôle central et prépondérant dans la contestation du processus de changement ou de transition imposé, non seulement par leur présence physique, leurs voix et leurs idées, mais aussi par la nature multiforme de leur lutte. Elles ont combattu le système – l'État sécuritaire qui tentait de les réduire au silence – tout en affrontant parfois d'autres manifestants : ceux qui estimaient que les femmes ne devraient pas manifester, ou qu'elles pouvaient le faire, mais uniquement d'une manière bien précise. On a dit aux femmes, directement et indirectement, que leur présence dans les rues devait servir à renforcer l'agenda du mouvement principal – changement de régime, instauration de la « démocratie » – et non à formuler des revendications politiques reflétant leurs besoins spécifiques : lois de protection, politiques sensibles au genre promouvant l'égalité au travail et au sein du foyer. Le terme « kandaka » illustre bien cette tension. Bien qu'il soit associé aux manifestantes soudanaises, les Soudanaises elles-mêmes ne se désignent généralement pas ainsi. C'est un terme attribué par les hommes soudanais aux femmes dont l'engagement politique reste dans les limites de ce qui est socialement acceptable. Personnellement, je ne suis pas une kandaka. Les femmes soudanaises qui s'écartent de la ligne politique dominante et revendiquent d'autres droits ne sont pas des kandakas. Le slogan « le public est privé » est né précisément de cette tension. C'était la manière pour les femmes de rejeter la hiérarchisation qui accordait la priorité aux revendications politiques dites publiques au détriment d'autres enjeux tout aussi fondamentaux. Les femmes ont affirmé : notre démocratie commence par notre droit d'exister sans violence. Ces questions « privées » sont publiques, et elles sont politiques.
Marya : Pourriez-vous nous en dire plus sur la façon dont les dynamiques de genre se sont manifestées au sein des comités de résistance pendant la révolution, et sur les tensions qui ont émergé autour de la participation politique des femmes durant la transition ?
Raga : La transition au niveau de l'État s'est déroulée parallèlement à la mobilisation révolutionnaire sociale et politique qui se poursuivait sur le terrain – une mobilisation bien plus progressiste et politiquement viable. Dans le cas de cette révolution, qui faisait suite, comme je l'ai mentionné, à trente ans de régime islamique restrictif, l'ouverture soudaine de tous ces espaces – désormais occupés aussi bien par les hommes que par les femmes – a engendré de nombreuses tensions. Mais je pense que le peuple soudanais a su remarquablement bien les gérer. Ce que signifie la transition vers la démocratie, ce que signifie se gouverner soi-même dans un cadre civique, ce qu'implique d'être une société civile… Les Soudanais l'ont appris sur le terrain, par l'interaction et l'expérience, entre 2019 et le coup d'État de 2021. Bien sûr, des contestations en ont découlé.
À un certain moment, les comités de résistance étant devenus le mécanisme central par lequel ces nouvelles formations civiques se négociaient, les femmes soudanaises ont compris qu'elles devaient y assurer leur place. Un appel a donc été lancé pour les inciter à les rejoindre formellement : #khoshi_al_lajana (« rejoins le comité »). Cette initiative encourageait les femmes à s'inscrire comme membres des comités de résistance de leur quartier. Il était devenu clair que manifester quotidiennement ne suffisait pas. Manifester constituait certes une forme d'expression politique, mais devenir membre des comités de résistance garantissait son identité politique et son droit de participer à l'orientation de ces nouvelles formations. Dans un pays où, historiquement, seule l'élite pouvait influencer les politiques ou l'action politique, voir le grand public s'organiser massivement au sein de ces structures locales représentait une forme de participation politique impressionnante, inédite depuis des décennies. Il s'agissait d'une résistance contre le projet autoritaire au Soudan, mais aussi contre le projet autoritaire mondial qui privilégie une représentation contrôlée par le vote et les politiques électorales traditionnelles.
Marya : Comment ces deux dynamiques – la transition institutionnelle et les mobilisations de base – ont-elles interagi ou divergé sur la question des revendications politiques des femmes ?
Raga : Je peux répondre à cette question en me référant à deux exemples de mobilisation féminine qui ont coexisté en parallèle au sein de différents processus politiques. En mars 2019, des manifestantes ont appelé à une marche des femmes. Cet appel était en soi emblématique de l'accumulation de mobilisations collectives au niveau des comités de résistance, où les femmes s'étaient associées et avaient développé de nouvelles conceptions de ce que sont les droits des femmes et de ce que peut être un mouvement féministe de base. Durant le processus de transition, certains manifestes révolutionnaires et documents constitutionnels produits avaient été intégrés au droit populaire, et les femmes ont voulu reproduire ce processus en institutionnalisant leurs droits politiques dans le discours émergent. Elles ont élaboré un manifeste détaillant leurs revendications : soins de santé universels, amélioration des soins maternels, égalité salariale et lutte contre la violence des systèmes de tutelle envers les femmes et les enfants. Le gouvernement de transition était alors au pouvoir depuis plusieurs mois, et on attendait de lui qu'il mette en œuvre des politiques prenant en compte les besoins urgents des femmes. La marche organisée autour de la Journée internationale des droits des femmes a constitué une démonstration de force féministe dans la rue. Les manifestantes signifiaient ainsi à la révolution : nous pouvons marcher avec vous chaque jour, manifester avec vous quotidiennement pour un grand projet démocratique, mais au sein de ce projet, nous nous réservons un espace pour réaffirmer que les droits des femmes doivent être une priorité.
La deuxième mobilisation, la Campagne 50 %, portait sur la représentation au niveau de l'État – le modèle d'action politique privilégié par la communauté internationale. Contrairement à l'exemple précédent, cette forme d'organisation pour les droits a été, comme l'a exprimé une membre de la campagne avec qui j'ai discuté, extrêmement fructueuse. Nous avons trouvé cela toutes les deux d'une ironie absurde. Selon elle, la campagne a reçu dès le départ une visibilité, un financement et un soutien politique considérables, qui faisaient cruellement défaut ailleurs.
Elle a eu l'impression qu'en une nuit, elles étaient passées du statut de militantes à celui de membres à part entière de la société civile simplement parce qu'elles avaient choisi de faire de la politique par la représentation. Or, certaines des femmes impliquées dans la Campagne 50 % étaient également membres d'organisations de base dont l'activisme s'étendait à des questions tout aussi importantes, voire davantage, mais qui n'ont pas bénéficié d'autant d'attention car elles n'intéressaient pas la communauté internationale. Le problème, c'est que tous les agendas politiques ne se valent pas. Oui, la représentation est importante, mais encore faut-il que beaucoup de choses se passent sur le terrain pour qu'elle ait véritablement un sens.
C'est l'une des raisons, souvent négligées, du succès du coup d'État de 2021 qui a mis fin à la transition. Le gouvernement de transition avait perdu le contact avec le mouvement populaire et avait substitué aux soutiens de la base les intérêts et la légitimité internationaux. Or, aucune somme d'argent provenant de l'Occident, ni aucune réunion dans les capitales étrangères, ne peut mettre fin à la violence d'État ou engendrer un changement social véritable. Seul un projet politique ancré dans la base, doté des moyens organisationnels et des investissements institutionnels nécessaires, peut apporter un changement durable au Soudan.
Marya : L'incapacité à endiguer cette violence a donné naissance à ce conflit tour à tour qualifié de « guerre contre-révolutionnaire », de « guerre par procuration » ou de « guerre des généraux ». Quel a été l'impact sur la mobilisation politique des femmes ? Et cette interrogation en soulève peut-être une autre : de quelles femmes parlons-nous exactement ?
Raga : Oui, nous devrions commencer par cette question : de quelles femmes parlons-nous ? La guerre a réussi à enraciner les divisions entre riches et pauvres, comme c'est généralement le cas lors des conflits. Si l'on considère la révolution – et c'est peut-être à la fois sa faiblesse et sa force –, elle s'est déroulée à l'échelle locale, physiquement, au niveau des quartiers. Lorsque la guerre a éclaté à travers tout le Soudan, cet échelon local a été bouleversé ou a cessé d'exister en raison des déplacements massifs de populations. Ces liens communautaires, intrinsèquement politiques, ont donc été brisés.
Les gens ont été dispersés dans différents États, ont rejoint leur famille élargie ou ont même quitté le pays. Les nouvelles structures civiques qui auraient pu se mobiliser autour d'un agenda anti-guerre – plaçant la crise des femmes en son centre – ont également été démantelées et dispersées. Il ne reste que les structures hiérarchiques préexistantes, où la classe sociale et le genre demeurent des facteurs déterminants. Celles-ci continuent de produire une fragmentation sociale profonde. Les classes supérieures, hommes et femmes confondus, ont pu quitter le pays et se réfugier dans des pays voisins ou plus lointains : le Golfe, Le Caire, l'Occident. Celles et ceux qui n'ont pas pu partir subissent de plein fouet les conséquences du conflit, dans toute leur violence.
En ce qui concerne les femmes, la longue histoire de dépossession – qu'elle soit financière, juridique ou économique – a créé des vulnérabilités accrues. Lorsque j'ai quitté le Soudan après le début de la guerre, j'ai rencontré de nombreuses femmes qui ont dû rester parce que les hommes de leur famille leur refusaient la permission de partir ou parce qu'elles n'en avaient pas les moyens. L'accès et la possibilité de partir constituent deux obstacles majeurs pour les femmes vulnérables, où qu'elles se trouvent au Soudan. Celles qui ont été empêchées de partir souffrent également d'un accès limité aux besoins vitaux. L'insécurité restreint leur mobilité de manière générale. Elles ne peuvent pas accéder aux marchés pour se procurer leur nourriture quotidienne, voyager pour échapper au conflit, ou se déplacer à l'intérieur ou entre les villes pour obtenir des soins médicaux. Même au sein des foyers, alors que les gens s'entassent dans quelques lieux de refuge, les femmes doivent partager des infrastructures limitées avec les hommes, ce qui affecte leur capacité à prendre soin d'elles-mêmes et de leur corps. Une femme m'a raconté que les pires jours étaient ceux de ses règles. Elle ne pouvait utiliser les toilettes qu'une seule fois, tard le soir. L'eau est rare et elle était constamment exposée au regard des hommes, sans les commodités nécessaires à son hygiène corporelle. Des récits similaires nous parviennent de Gaza. Ce sont des épreuves quotidiennes. Il y a aussi la violence de genre inhérente à la guerre elle-même : par exemple, l'utilisation du viol comme arme de guerre par les FSR.
Marya : L'année dernière, nous avons publié un article de Nada Ali sur les collectifs de vendeuses de rue dirigés par des femmes à Khartoum et sur la manière dont elles ont dû faire face à la violence de genre liée à la guerre, ce qui rejoint directement vos propos. Dans son article, elle décrit les violences sexuelles et les privations auxquelles ces femmes sont confrontées, mais aussi comment elles ont mis en place, spécifiquement en tant que femmes, une politique de solidarité à travers leurs réseaux. Dans certains cas, les femmes dont elle parle ont même réussi à résister aux tentatives internationales de contrôler leur accès aux ressources et la manière dont elles les utilisent. En l'absence d'analyses de ce type, le travail accompli par ces femmes qui n'ont d'autre choix que de rester est d'une importance cruciale. Cela corrobore ce que vous avez souligné tout au long de cette conversation : l'importance de ces formations sociales et politiques qui existent en dehors de l'État et de la communauté internationale.
Raga : Je sais que de nombreuses militantes soudanaises s'investissent énormément pour protéger, soutenir et aider les femmes dans le besoin. Cela se fait évidemment à travers les systèmes de parenté élargie, mais aussi à travers les réseaux politiques issus de la révolution. Je citerai Arendt : la politique est partout, dans chaque interaction. Chaque interaction humaine est politique. Elle ne se limite pas au niveau de l'État, même si le discours dominant sur la guerre et le discours pacifiste voudraient nous faire croire que la guerre et la paix se jouent uniquement au niveau étatique. Je pense qu'au Soudan, dans chaque interaction, partout – dans chaque quartier, dans chaque État –, les femmes qui sont voisines, qui travaillent dans la rue ou qui se regroupent en attendant la fin du conflit, n'ont pas besoin de se donner quoi que ce soit de matériel : le simple fait d'être ensemble, de partager leurs peurs, leurs idées... chaque action, chaque geste constitue une politique de genre. Ce qui en émergera pour l'avenir du Soudan après la guerre nécessite peut-être une réflexion plus approfondie. Mais je sais qu'à chaque instant, les femmes soudanaises s'entraident de multiples manières, même avec les très maigres ressources dont elles disposent.
Traduit de l’anglais par Sophie Schrago