Aujourd'hui, la ville de mon enfance gît en ruines. Au cœur du conflit qui fait rage, d'innombrables vies ont été fauchées – environ cinq mille personnes, parmi lesquelles mon père, Eltgani Ali ; que la paix soit sur son âme, ainsi que sur celle de tous les martyrs. El Fasher est désormais devenue un symbole de résistance et d'espoir pour l'unité du Soudan, grâce à des hommes comme lui.

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El Fasher : c'est la ville où j'ai grandi. J'y ai fréquenté l'école primaire, le collège et le lycée, et bon nombre de mes amis actuels sont à mes côtés depuis cette époque. Nous connaissions bien nos voisins – ils formaient pour nous une famille élargie – et nous étions familiers avec chaque boutique et chaque commerce, rendant souvent visite à des camarades de classe dont les familles tenaient des affaires, ou qui passaient leurs soirées à épauler pères et aînés dans leurs tâches. Dès mon plus jeune âge – avant même le début de ma scolarité formelle –, j'accompagnais mon père à son commerce ; je m'asseyais tranquillement à ses côtés, observant le va-et-vient des clients et le fil des conversations. On m'offrait souvent des friandises, des dattes ou des biscuits que je fourrais dans mes poches, en croquant l'un lentement et en gardant le reste pour plus tard.

À l'époque, il n'y avait pas de jardins d'enfants à El Fasher ; on nous envoyait à la place au Khalwa : une école coranique qui n'était pas une école au sens moderne du terme, mais un lieu où les enfants apprenaient l'alphabet arabe et mémorisaient des versets du Coran. Le nôtre était dirigé par notre oncle bien-aimé, le regretté Cheikh (Faki) Hashim Jally, un homme doux et bienveillant. Chaque matin, comme le voulait la tradition, il passait devant notre maison pour saluer la famille et, subtilement, s'assurer que nous étions bien partis. La présence n'était pas facultative. Nous étions surveillés, et toute absence ou tout retard pouvait entraîner des châtiments corporels. Échapper au Khalwa devint un véritable art : nous inventions des excuses ou retardions nos courses dans l'espoir de créer des conflits d'emploi du temps. Souvent, je sillonnais le quartier à la recherche de quelqu'un ayant besoin d'un petit article – du sucre, du thé ou du sel – à aller chercher au magasin. J'acceptais la mission avec le sourire, calculant soigneusement le moment de ma course pour qu'elle empiète sur les heures du Khalwa, puis déambulais dans les rues familières, histoire de gagner du temps. Cette routine frustrait cependant souvent une grand-mère qui attendait pour préparer le thé, ou ma mère, interrompue en pleine préparation d'une sauce faute de sel. Manquer une journée de récitation n'apportait qu'un répit temporaire.

Malgré ces ruses enfantines, les premières récitations coraniques et les rudiments d'écriture acquis au Khalwa jetèrent les bases de notre réussite ultérieure dans le système scolaire formel. Et tandis que mes matinées se passaient souvent à négocier mes obligations envers le Khalwa, mes après-midis étaient réservés au magasin de mon père – mon endroit préféré dans toute la ville. Je m'y dirigeais directement après l'école, et les tourments du Khalwa s'effaçaient aussitôt : j'y trouvais joie, raison d'être et apprentissage. Au début, je n'étais qu'un simple observateur, fasciné par la foule, les conversations et la manière dont se nouaient les transactions dans cette boutique où les prix étaient rarement affichés. Peu à peu, j'appris à compter, à marchander et à évaluer la valeur des marchandises. Un jour, mon père s'absenta pour aller prier. « Si quelqu'un demande, dis-lui que je suis parti à la mosquée », me dit-il. Quelques clients arrivèrent et demandèrent les prix. Avec assurance, je leur proposai de bonnes affaires. N'ayant pas accès à la caisse, j'empilai l'argent sur une étagère. Au retour de mon père, je lui rendis compte de ce que j'avais vendu et pour quel montant. Il fit ses calculs et hocha la tête en signe d'approbation, puis raconta l'anecdote à d'autres, rayonnant de fierté. À partir de ce jour, je devins un élément à part entière de l'entreprise.

À mesure que je grandissais et assumais davantage de responsabilités aux côtés de mon père, celui-ci s'impliquait de plus en plus dans la vie civique : il invitait des leaders communautaires à collaborer sur des projets éducatifs, s'employait à aplanir les différends entre groupes et réglait des litiges en dehors du système judiciaire formel. Notre foyer constituait un véritable carrefour pour nos proches et les membres de notre famille élargie. Qu'ils se rendent en ville pour recevoir des soins médicaux, poursuivre leurs études ou accomplir des démarches administratives – telles que l'obtention d'une carte d'identité –, ils logeaient chez nous. À cette époque, le Darfour ne comptait que quatre lycées, dont deux situés à El Fasher – l'un en internat, l'autre non. Les élèves admis au lycée sans internat provenaient souvent des zones rurales et des villes environnantes. Il était de coutume, pour eux, de chercher à se loger auprès de familles avec lesquelles ils entretenaient des liens historiques ou qui leur avaient été recommandées par des parents communs. Chez nous, ils étaient accueillis et traités comme des membres de la famille : ils partageaient nos repas et notre espace de vie et, au besoin, bénéficiaient d'une aide financière. Notre maison s'apparentait souvent à un centre communautaire – et parfois à un tribunal. De nombreux griefs et différends y étaient soumis à mon père pour qu'il les tranche, certains impliquant des affaires de meurtre réglées en dehors des structures judiciaires officielles. Il jouait un rôle actif dans la médiation des conflits, fixant les compensations qu'une partie devait verser à l'autre. Lors des conflits tribaux, son intégrité et son sens de l'équité le désignaient naturellement pour siéger au sein des comités de médiation.

Il était réputé pour son écoute attentive – empreinte de compassion et de discernement, sans jamais manquer de fermeté dans ses jugements. Il quittait rarement la ville, si ce n'est pour aller résoudre des conflits communautaires dans d'autres localités. Les gouverneurs de la région eux-mêmes sollicitaient ses conseils, en particulier sur les questions touchant à la paix locale et à la cohésion sociale. Au début des années 2000, mon père fut arrêté à plusieurs reprises par les autorités en raison de son soutien affiché aux mouvements rebelles du Darfour. En dépit des risques et de ses détentions répétées, il demeura pourtant inébranlable dans ses convictions. Il croyait profondément en la justice ainsi qu'au droit des Darfouriens d'être entendus et représentés. Sa position n'était pas purement idéologique ; elle s'enracinait dans son vécu, dans son rôle de médiateur et dans son attachement indéfectible à l'équité et à la dignité pour tous. Sous la contrainte comme en temps ordinaire, il ne renonça jamais à ses principes. Il dépensait généreusement pour répondre aux besoins de la communauté et n'hésitait jamais à venir en aide à quiconque se trouvait dans le besoin. Je ne me souviens pas d'une seule personne qui soit venue le voir et soit repartie les mains vides. Il a passé toute sa vie dans cette ville – figure bien connue, tout entière vouée à aider les autres et à résoudre les conflits. Lorsque la guerre éclata, il refusa de quitter El Fasher, en dépit de nos supplications incessantes. Il disait : « Comment les gens se souviendront-ils de moi si je fuis la ville alors qu'elle est assiégée ? » C'était comme si son destin était déjà scellé : tenir bon, inébranlable dans sa détermination, jusqu'à ce que l'inévitable survienne. À l'instar des nombreux martyrs et héros qui défendirent leur terre avec courage et persévérance, lui aussi demeura inébranlable, incarnant cet esprit de résilience qui définit El Fasher. Son héritage – ainsi que celui de tous ceux qui ont sacrifié leur vie – demeurera à jamais un témoignage de la force et de l'honneur de cette terre.

Mais les héros ne manquent pas au Soudan : mon père n'en est qu'un parmi d'autres. Pourquoi El Fasher, en particulier, est-elle devenue un point de ralliement pour le peuple soudanais dans sa lutte pour préserver l'unité face aux forces de division et de destruction ? El Fasher est indissociable du Darfour : la première est une ville, le second une région historique bien plus ancienne que le Soudan moderne. L'histoire du Darfour plonge ses racines au plus profond de l'héritage du Nil : une réalité que les Soudanais n'oublient jamais.

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Bien que de nombreuses études sur le Darfour se concentrent sur son histoire moderne, les liens anciens unissant le Darfour, le Nil et la civilisation nubienne demeurent insuffisamment explorés. Des obstacles majeurs – conflits prolongés et problèmes de financement – ont limité les fouilles archéologiques sur les sites historiques, notamment dans la région du Wadi Howar, également connu sous le nom de « Nil Jaune ». Affluent du Nil prenant sa source au Tchad, le Nil Jaune parcourait 1’100 kilomètres pour rejoindre le Nil au nord de la Vieille Dongola durant la Période humide africaine, il y a entre 9’500 et 4’500 ans. Selon des recherches de Soghayroun et al. (2010) et de Kröpelin et al. parues dans la revue Science (1987), cette région était habitée par des éleveurs de bétail et servait de carrefour commercial aux royaumes nubiens, assurant la liaison entre l'Afrique centrale et l'Afrique de l'Ouest. Le nom « Soudan » – signifiant « pays des Noirs » – tire son origine de cette histoire et désignait alors certaines parties de l'Afrique de l'Ouest.

De récents tests ADN effectués sur des tribus du Darfour – telles que les Berti, les Meedob et les Zaghawa – ont révélé leurs origines dans le nord-est du Soudan, attestant qu'elles descendent des Nubiens du royaume de Koush. En suivant les affluents du Nil, les Nubiens se déplacèrent vers le nord en direction de l'Égypte, vers l'est en direction de l'Éthiopie et de la Somalie, vers le sud jusqu'aux montagnes nubiennes, et vers l'ouest jusqu'au Darfour. L'histoire coloniale a déformé ces faits, annexant l'histoire soudanaise à celle de l'Égypte et marginalisant la civilisation nubienne. Des historiens ont néanmoins produit des preuves archivistiques établissant que cette civilisation, originaire du Soudan, compte parmi les plus anciennes de l'humanité. Bien avant d'influencer la culture égyptienne, les Nubiens élevaient déjà des pyramides, témoignages durables de leur sophistication culturelle et artistique.

L'histoire soudanaise a longtemps été écrite à travers le prisme colonial, accordant une attention disproportionnée à la vallée du Nil tout en négligeant la formation, l'évolution et les droits des autres régions soudanaises. Ce récit déformé a marginalisé la contribution du Darfour aux civilisations antiques — une contribution délibérément occultée et confisquée par la puissance impériale britannique au service de ses intérêts administratifs et idéologiques. Le sort tragique d'El Fasher ne fait que souligner l'urgence de rectifier le récit que l'Égypte a construit autour de la civilisation nubienne. Celle-ci a pris naissance au Soudan, ses vagues d'influence s'étendant vers le nord jusqu'en Égypte ; de nombreuses preuves attestent d'ailleurs que les pharaons du Nil puisaient leurs racines dans les terres nubiennes. Lorsqu'ils évoquaient les fleuves, ils faisaient référence au Nil et à ses affluents, au cœur même du royaume nubien. Le peuple du Darfour ne se définit pas uniquement par les récits contemporains de victimisation : ses membres sont les héritiers d'une civilisation marquée par la résilience, la créativité, l'intelligence et l'esprit d'entreprise. Leur histoire – celle de guerriers et d'un peuple politiquement avisé – contraste de manière saisissante avec les représentations coloniales qui stigmatisaient l'identité africaine, la qualifiant de « non civilisée » et de dangereuse.

Le système colonial s'est constamment employé à effacer l'identité africaine, instaurant divisions et méfiance au sein de la population soudanaise. Les Britanniques ont gouverné le Soudan pendant soixante-cinq ans, de 1899 à 1956, mettant en place un système tribal pour administrer le pays. Dès les années 1920, ils entreprirent un vaste projet d'ingénierie sociale, élaborant une taxonomie fondée sur les disparités culturelles et linguistiques préexistantes. Ils promulguèrent des « Ordonnances sur les districts fermés » et adoptèrent des mesures telles que les lois foncières de 1925, qui traçaient les frontières tribales. Au Darfour, par exemple, les membres de la tribu Zaghawa furent cantonnés au « Dar Zaghawa » ; il leur était interdit de s'installer dans d'autres villes du Darfour, et a fortiori dans le reste du Soudan.

En 1932, les Britanniques introduisirent le système d'« Administration indigène », officialisé par l'Ordonnance sur les tribunaux indigènes promulguée cette même année. Ce système déléguait les pouvoirs judiciaires et administratifs aux chefs tribaux. Bien qu'il visât à faciliter la gouvernance, il attisa la compétition tribale pour le pouvoir et les ressources, conduisant parfois à l'oppression de minorités, y compris au sein d'une même tribu. Les Ordonnances sur les districts fermés des années 1920 interdisaient par ailleurs aux Soudanais du Nord d'entrer dans le Sud ou d'y travailler, creusant les divisions et créant de fait deux nations au sein d'un même pays, ce qui les enferma dans des guerres brutales ayant coûté la vie à des millions de personnes et conduisit, en fin de compte, à la partition du Soudan.

Le conflit actuel invite à la réflexion et appelle à une quête collective de sagesse pour relever les défis auxquels le Soudan est confronté. El Fasher incarne la résistance face aux forces du colonialisme moderne et à l'exploitation qu'engendre un capitalisme implacable dans sa quête de ressources. Les attaques incessantes de milices composées de combattants de diverses nationalités sont le sous-produit d'un système mondialisé fondé sur l'accumulation de richesses par l'exploitation de régions riches en ressources naturelles. En ce moment charnière, El Fasher est devenue bien plus qu'une simple ville : elle est le témoignage de l'esprit inébranlable du Soudan – un appel à la reconquête de son identité historique. En préservant son unité et son patrimoine culturel, le Soudan peut tenir tête aux forces de division et réaffirmer sa place de berceau de civilisation.

L'importance historique d'El Fasher est profondément ancrée dans son rôle de capitale du Darfour sous le Sultanat des Four, en particulier durant le règne du sultan Abd-er-Rahman el-Rashid au XVIIIe siècle. Le Sultanat y établit sa cour en raison de sa position stratégique, qui offrait de vastes pâturages et un accès à des routes commerciales essentielles reliant l'Égypte, l'Afrique centrale et l'Afrique de l'Ouest. La ville attira alors érudits religieux et guerriers, ainsi que des familles influentes — telles que les Kakoum Bahar Alolum et les Obolyman — venues du nord du Soudan pour s'y établir en tant que conseillers, leaders communautaires, marchands et enseignants dans les écoles coraniques. Les caravanes du sultan Ali Dinar se rendant à La Mecque pour le Hajj étaient toujours accompagnées d'une véritable mosaïque sociale, reflet de la diversité de la ville.

El Fasher s'imposa comme un carrefour commercial reliant le Soudan à l'Afrique subsaharienne et à l'Afrique du Nord, et fut le théâtre de migrations en provenance de Libye, du Tchad, du Maroc et d'Afrique centrale. En dépit de la complexité et de la diversité de ses groupes sociaux, le tribalisme ne dominait pas la vie à El Fasher. C'est au contraire le sens du devoir civique et la responsabilité communautaire qui nourrissaient le capital social et le respect mutuel. Cela se manifestait notamment dans la manière dont les enfants s'adressaient à tout aîné en l'appelant « oncle » ou « Abo » – reconnaissant ainsi le rôle de ces derniers au sein de la communauté : soutiens et guides en cas de besoin, garants de la discipline lorsque la situation l'exigeait.

L'une de ces figures exemplaires était Elhaj Ahmed Wedatalla, surnommé « Abou Ashara », un homme d'affaires originaire de Karima, issu de la tribu Shaghia du nord du Soudan. Président du conseil d'administration de l'école primaire d'El Fasher, il connaissait chacun des élèves et visitait notre établissement quotidiennement. Parmi les autres personnalités marquantes figuraient l'oncle Tohami, l'oncle Sourej et le cheikh Yousef, imam de la Grande Mosquée d'El Fasher. Il convient également de mentionner deux éminents éducateurs : Abo Ali Basheer et Abo Hamad Hassabala – ce dernier, ancien parlementaire, devint par la suite directeur du lycée du Darfour, notre établissement. Hommes de sagesse et de conviction, leur engagement envers l'éducation a façonné des générations, inspirant nombre d'entre nous – dont moi-même – à embrasser une carrière universitaire au service du public. Ils avaient la certitude que seul un engagement résolu en faveur de l'éducation permettait d'échapper à la misère. C'est pourquoi ils nous impliquaient activement dans la vie scolaire, et tout particulièrement dans les activités sportives, nous inculquant un profond sentiment de fierté à l'égard de notre école. Ces leaders visionnaires s'étaient établis à El Fasher, s'intégrant harmonieusement au tissu social de la ville. Alhaj Babkir Nahar, autre figure notable, était un homme d'affaires prospère réputé pour sa simplicité et sa générosité : chaque matin, des files d'indigents se formaient pour recevoir les repas qu'il distribuait. De tels actes de responsabilité civique transcendaient les appartenances tribales et renforçaient la cohésion sociale de la ville.

La vie civique vibrante d'El Fasher s'incarnait également dans ses trois célèbres équipes de football : El Hilal, El Merreikh et El Mourada. Ces équipes suscitaient d'interminables débats et forgeaient un sentiment d'identité communautaire. Les visites vespérales aux clubs de supporters, après de longues journées de travail, constituaient des moments de convivialité particulièrement prisés. Les habitants pouvaient par ailleurs assister à des conférences ou emprunter des ouvrages à la bibliothèque du British Council. Le Complexe culturel d'El Fasher, doté d'une bibliothèque, d'un théâtre et d'espaces dédiés aux événements, enrichissait la vie de la cité, qui s'enorgueillissait de compter ses propres chanteurs, poètes et artistes.

Ce riche capital social constitue le secret de la résilience d'El Fasher face aux bombardements et aux attaques de milices. La ville a, jusqu'à présent, repoussé plus de 245 attaques orchestrées par des milices – y compris des assauts contre les personnes déplacées internes (PDI) réfugiées dans les camps de Zamzam et d'Absouk. Ces attaques visaient à semer le chaos et à déplacer de force les PDI ; des tireurs d'élite avaient été positionnés stratégiquement pour encercler la ville et l'attaquer depuis plusieurs directions. Malgré de lourdes pertes, les PDI ont fait preuve d'une détermination inébranlable, refusant d'abandonner leur ville et ses habitants. Les milices ont par ailleurs perdu bon nombre de leurs commandants les plus impitoyables au cœur même de la ville.

La société civile d'El Fasher est fermement convaincue que la chute de la ville aux mains des milices signifierait l'effondrement du Soudan tout entier. Cette conviction a galvanisé le peuple soudanais à travers tout le pays, l'incitant à défendre la ville par voie terrestre et aérienne, uni face aux forces de la division.

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Avant la destruction de la ville par les milices, El Fasher était une cité trépidante et surpeuplée. De 40’000 habitants en 1970, elle était passée à 1,5 million – dont 800’000 personnes déplacées à l'intérieur du pays, selon Nugent et Zambakides (2009, ONU) –, connaissant ainsi une croissance fulgurante. Sa principale source d'approvisionnement en eau, le barrage de Golo, n'avait été conçu que pour desservir 50’000 personnes et ne suffisait plus à satisfaire la demande. Des lacs saisonniers, des vallées et des puits venaient pallier cette pénurie. Nugent et Zambakides notent que les charrettes à cheval et les camions-citernes vendant de l'eau étaient des scènes courantes dans les rues animées de la ville. Avec ses vieux taxis et ses motos évoluant sur des routes poussiéreuses, El Fasher incarnait l’effervescence typique d'une ville africaine en pleine expansion. La sérénité des années 1970, écrivent-ils, avait cédé la place à une ville aux innombrables histoires – bonnes comme mauvaises –, dont le tissu social demeurait pourtant intact.

El Fasher est devenue un point de tension majeur depuis la tentative de coup d'État manquée des FSR – Forces de soutien rapide – le 15 avril 2023. Avant même le déclenchement du conflit, les FSR s'employaient activement à consolider leur pouvoir au Darfour, notamment en cooptant certains chefs rebelles et en s'attirant les faveurs des chefs tribaux. De manière révélatrice, le chef des FSR, Mohamed Hamdan Dagalo – dit Hemedti –, s'abstint de se rendre à El Fasher, préférant concentrer ses efforts sur le Darfour-Ouest, où il séjourna longuement sous couvert d'une « réconciliation tribale ». En réalité, Hemedti s'affairait à constituer et à perfectionner son arsenal militaire, tout en facilitant l'immigration et en naturalisant des soldats migrants ainsi que des membres des tribus Ataawah originaires du Niger, du Tchad et du Mali, qu'il avait installés dans le Darfour-Ouest et le Darfour-Centre. Son plan était limpide : se préparer à la guerre et se constituer une base arrière au Darfour, qui lui servirait de refuge en cas d'échec de sa tentative de prise de pouvoir à Khartoum.

Lorsque le conflit éclata, d'anciens mouvements rebelles, tels que la « Force conjointe », déclarèrent leur neutralité, une posture qui s'avéra toutefois largement tactique. La plupart d'entre eux finirent par se ranger aux côtés du gouvernement soudanais, à quelques rares exceptions près. À El Fasher, ces milices et les chefs de la Force conjointe se partagèrent le contrôle de la ville : les parties nord et ouest relevaient de la 6e Division de l'armée, tandis que le centre-ville et le marché principal étaient tenus par les forces conjointes. Les FSR dominaient l'est et le nord-est, occupant des positions stratégiques et déployant des tireurs d'élite pour chasser la population. Elles bombardèrent délibérément des zones civiles dans le but de dépeupler la ville et d'y installer de nouveaux arrivants venus du Niger, du Tchad et d'Afrique centrale.

Les soutiens des FSR visaient à diviser le Soudan, projetant de faire d'El Fasher la capitale de leur nouvelle entité. Des forces de combat dirigées par des commandants d'élite – les généraux Yagoub, Aboushoq, Goba et Shatta – furent déployées dans la ville. Au fil du temps, tous trouvèrent la mort à El Fasher, à l'exception d'Aboushoq et de Goba, ce dernier ayant apparemment été blessé.

Les habitants des quartiers est et sud de la ville furent contraints de se déplacer vers des camps situés à Abou Zerga, Gos Bayna et Zamzam. Malgré cela, le camp de Zamzam fut attaqué par les FSR en avril 2025 : de nombreuses personnes y périrent et plus de 400ß000 autres furent forcées de fuir. Ce camp servait de zone tampon protectrice pour la partie sud d'El Fasher et constituait une voie d'approvisionnement vitale en nourriture et en carburant. Sa destruction plongea la ville dans un blocus total ; depuis lors, El Fasher subit des assauts quotidiens. Les civils meurent de faim, les malades succombent, et la ville est devenue invivable. Il est impératif de lancer un appel humanitaire urgent pour sauver des vies et établir des corridors protégés permettant l'évacuation des civils. La ville est assiégée depuis près de 500 jours ; pourtant, la détermination de l'armée et de ses alliés à la défendre demeure inébranlable. Les FSR ont tenté de l'envahir à au moins 245 reprises, avec une intensité variable. Leurs parrains avaient conditionné leur reconnaissance d'une partition du Soudan en deux entités – Est et Ouest, sur le modèle libyen – à la prise de contrôle d'El Fasher et à sa proclamation comme capitale du « gouvernement » des FSR. Les Forces armées soudanaises et leurs alliés – Forces conjointes, groupes Arat Arat, Khshin, Nagout et mouvements de résistance populaire – ont pourtant fait preuve de bravoure et d'héroïsme, repoussant les FSR lors de chaque bataille et protégeant la ville, au prix d'un lourd tribut humain.

Les bombardements aveugles des FSR, menés à l'aide de roquettes et de drones, ont fait un lourd tribut parmi la population civile. Des milliers de personnes ont été contraintes de fuir vers le camp de Zamzam, un lieu qui, lui-même, n'offre aucune sécurité. Les FSR continuent de commettre des atrocités avec l'intention déclarée de perpétrer un génocide, à l'instar des exactions commises à Genena contre la tribu Masalit, où plus de 15’000 personnes ont été assassinées de sang-froid. En dépit de ces atrocités, la communauté internationale s'est, pour l'essentiel, contentée de déclarations de pure forme.

Une résolution du Congrès américain – la résolution 1328 du 118e Congrès (2023-2024) – a néanmoins clairement établi que les agissements des FSR constituent des actes génocidaires. Elle ouvre la voie à la poursuite de ces crimes par le droit pénal international, ainsi qu'à l'imposition de sanctions à l'encontre de leurs auteurs.

Il est urgent de garantir l'accès humanitaire et d'assurer la protection des civils. Trois mesures fondamentales s'imposent :

1.     Exercer des pressions sur les soutiens des FSR afin qu'ils cessent de les approvisionner en armes.

2.     Qualifier les FSR d'organisation terroriste et prononcer des sanctions à leur encontre.

3.     Coordonner les efforts entre l'ONU et le gouvernement soudanais afin d'établir des corridors permettant aux civils de se procurer nourriture et médicaments dans l'ensemble des zones concernées.

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Le patrimoine culturel et historique d'El Fasher est en péril. Deux sites y revêtent une importance capitale : le palais du sultan Ali Dinar et la Grande Mosquée d'El Fasher (Masjid El Kabir). Perché sur les hauteurs, le palais domine la vallée en contrebas et offre une vue imprenable sur le centre-ville ainsi que sur les minarets de la Grande Mosquée. Exemple emblématique de l'architecture du Darfour, il se distingue par ses sculptures ouvragées, ses portes cintrées et ses épais murs en briques de terre, conçus pour résister au climat rigoureux de la région. Il incarne une fusion entre l'architecture soudanaise traditionnelle et les influences islamiques, reflet des liens culturels et historiques qui tissent l'identité de la région. La mosquée faisait office de cour intérieure – un espace où le sultan exerçait son autorité et s'affirmait comme chef de la société islamique et de l'État, mais aussi un lieu d'observation lui permettant de surveiller ses rivaux.

Chacun se devait de prier à ses côtés, qu'il y fût contraint par la crainte ou poussé par l'espoir de s'attirer ses faveurs.

Enfants, nous visitions ce palais avec émerveillement, fascinés par les épées, les lances et les boucliers utilisés sous le règne du sultan. Les objets cérémoniaux de la cour – robes d'apparat, couronnes et autres insignes royaux – ainsi que les vêtements, les bijoux et les effets personnels du sultan offraient un aperçu saisissant de son mode de vie. Les lettres et correspondances, y compris celles échangées avec l'Empire ottoman, témoignaient de l'envergure diplomatique du sultanat. Le Darfour est également réputé pour ses récitants du Coran, que le sultan honorait de dons et de distinctions. Le palais abrite une collection de Corans manuscrits et de textes religieux, témoignage de la place prépondérante de l'islam au Darfour.

Ces monuments, comme leurs environs, ont été la cible des menaces engendrées par les conflits et l'instabilité, mettant en péril leur préservation. Ils demeurent des points de repère essentiels pour appréhender l'histoire culturelle et politique d'El Fasher et, plus largement, de l'ensemble du Darfour. Si les œuvres artistiques et littéraires abordant les thèmes du déplacement, de l'identité et de la survie au Darfour plongent leurs racines dans des conflits antérieurs, la résurgence actuelle des hostilités – qui a ravagé certaines parties d'El Fasher, y compris la Grande Mosquée – exige une mobilisation renouvelée. Artistes, initiatives internationales et ONG vouées à la sauvegarde du patrimoine soudanais doivent unir leurs efforts pour mettre en lumière la destruction et les souffrances endurées par la ville, tout en célébrant sa résilience face à cette œuvre de destruction.

Les défis auxquels El Fasher est confrontée – incursions de milices, crises humanitaires et menaces pesant sur ses sites historiques – soulignent la nécessité impérieuse d'une action collective. Communautés locales, artistes soudanais et organisations internationales doivent s'unir pour préserver le patrimoine unique de la ville. Le palais du sultan Ali Dinar et la Grande Mosquée ne sont pas de simples vestiges du passé : ils sont les emblèmes d'un avenir où la culture et l'histoire rassemblent les peuples face à l'adversité.

Alors qu'El Fasher continue de résister sous le siège, ses habitants incarnent l'esprit indomptable du Soudan. Leur courage nous rappelle que, même dans les heures les plus sombres, la résilience et l'unité peuvent triompher. Ceux qui sèment la destruction n'ont sans doute jamais arpenté ma ville, jamais compris la beauté de ses rues ni la richesse de son cœur. Que l'histoire d'El Fasher – celle de mon père, de mes voisins et de mes proches, ces gens pacifiques qui n'aspiraient qu'à vivre, travailler et élever leurs enfants dans l'harmonie – serve à la fois de mise en garde et d'inspiration, nous exhortant à plaider pour la justice, la protection et la préservation d'un patrimoine qui appartient à toute l'humanité. Il est un titre poétique que l'on réserve aux villes d'une grande importance historique et culturelle : « la Mère des villes ». C'est ainsi que j'appelle El Fasher. Cette ville qui fut mère de tant d'âmes depuis si longtemps – qui la sauvera ?

Traduit de l'anglais par Sophie Schrago

[1] Cet article a été initialement publié en anglais dans Transition – The Magazine of Africa and the Diaspora (Harvard University) sous le titre « El Fasher at the Crossroads: Conflict, Cultural Heritage, and Contemporary Creativity at Risk. »